vendredi 23 octobre 2026

"J'étais... en prison, et vous êtes venus à moi"

Dans le cadre de la promotion de mon livre, j'ai proposé aux paroisses de ma région de m'accueillir pour un culte dédié au service des aumôneries de prisons. Une manière de présenter à la fois mon engagement et mon livre, d'ouvrir une petite fenêtre sur une réalité mal connue. Une occasion de faire poindre pour le public ces "Lueurs au creux de l'ombre" que j'ai cherchées et partagées avec ces hommes et ses femmes en mal de liberté.

Voici la prédication, inspirée par les textes bibliques d'Esaïe 61, les versets 1 et 2; de la lettre aux Hébreux, chapitre 13, les versets 1 à 6, et enfin dans l'Evangile selon Matthieu, le chapitre 25, les versets 31 à 40.

Que l’amour fraternel demeure… Cette injonction de la lettre aux Hébreux a toute sa valeur et son sens. Je l’ai dit au début de ce culte : dans le Nouveau Testament, la prison c’est un lieu qui sanctionne les témoins de la foi au Christ, dont le plus « fameux », si l’on peut dire, est l’apôtre Paul. Combien de séjours dans les geôles romaines, combien de billets ou de lettres envoyées de prison ? A tel point qu’ils se considérait lui-même, dans la lettre aux Ephésiens, comme « le prisonnier du Christ » (Ep 3,1)

L’amour fraternel, dans la lettre aux Hébreux, c’est se souvenir, c’est ne pas perdre le lien qui lie la communauté aux frères et sœurs emprisonnés, c’est ne pas abandonner ceux qui souffre en prison.

Parce que l’on souffre en prison. La prison n’est pas – et encore moins à cette époque – l’hôtel 4 étoiles dans lequel les gens parfois imagine le quotidien des personnes détenues.

Je l’ai dit et écrit : « … même si une personne détenue vit dans des conditions convenables (cellule, repas, occupation, projet d’avenir, etc.), il lui restera toujours cette peine d’être privé de liberté. Pas besoin d’ajouter des vexations, du mépris ou tout autre « complément d’inhumanité » à sa situation. La peine privative de liberté suffit amplement à répondre à la demande de la société de voir une infraction à la loi sanctionnée. »

Autrement dit, si la sanction peut être méritée, faut-il que nous renoncions à toute forme d’empathie envers eux ? La lettre aux Hébreux le signifie ainsi : comme si vous étiez prisonniers avec eux (3).

Cependant, la prison est un lieu fermé qui ne se laisse pas montrer à qui veux. Pour cela, il faut le courage de s’y rendre, et l’humilité de rencontrer les personnes détenues comme celles et ceux qui y travaillent. Ce fut mon cas, et les leçons de ces années, je les partage dans mon livre.

Mais il y a encore, dans cette lettre, une autre manière de s’identifier qui m’a tout d’abord surpris : …puisque vous aussi, vous avez un corps (3). Pourquoi cette précision ? Peut-être parce que c’est le corps qui porte les douleurs de l’enfermement, de la répression, de l’injustice. Peut-être parce que nos corps nous rappellent à la fois ce qui nous unis et nous séparent : ils sont en prison et nous pas… C’est difficile à imaginer, je l’ai dit, mais on peut essayer :

Si notre corps est le compagnon de nos mouvements, libres et choisis la plupart du temps, peut-être aurons-nous une idée de notre angoisse s’il est entravé ? Si notre corps porte nos émotions et l’intention de nous joindre à autrui pour se voir et se parler… Peut-être aurons-nous une idée notre blessure si nous sommes privés de ces affections ?

Je l’ai observé et écrit : La peine de prison pèse, oppresse, obsède, (…) En les côtoyant au jour le jour, j’ai pensé à un mot qui qualifierait le ressenti de la privation de liberté, et ce mot a été celui d’âpreté. La personne détenue ne vit pas forcément dans un désespoir constant ni dans un confort douillet. Mais il y a un petit goût amer à tout ce que vous vivez. Et le dictionnaire français le précise bien : l’âpreté est une sensation pénible, désagréable ; elle a sa dureté et son amertume. »

« J’étais … ; en prison, et vous êtes venus à moi. » En introduction de ce culte, j’ai indiqué que pour parler des personnes détenues que j’ai rencontré, il fallait écouter un autre mot de l’Evangile, celui de « miséricorde ».

Dans le texte de Matthieu que nous lisons, il semble que notre vie est appréciée – pour ne pas dire jugée… à la mesure des dons de miséricordes que nous adressons à celles et ceux qui sont en souffrance, en détresse, isolés, abandonnés… en deux mots : la miséricorde, c’est la corde dans la misère. Et toute la question de ce texte est : l’avons-nous tendu ou pas ?

Des actes de miséricordes qui font la différence, qui justifient, lors du jugement dernier, qui les a accomplis? Cela pourrait bousculer notre conviction d’un salut par la foi seule ? Mais ce qui devrait nous rassurer sur ce point, c’est l’ignorance qu’il ont de les avoir accomplis ! C’est une manière de revenir à la grâce. Leur ignorance n’est pas une distraction, mais le fait d’une action libre de toute attente. Elle n’a pas de mérite : elle s’accomplit dans la simplicité et la générosité, et parfois le courage…

Et s’il n’y a pas de « méritants » parmi ceux qui exerce la miséricorde, il n’y en a pas non plus parmi ceux qui la reçoivent. Le Fils de l’Homme s’identifie à toute personne qui est dans la précarité et l’humiliation. Je le rappelais tout à l’heure : Jésus ne fermait pas son cœur à qui venait à lui, quel qu’il soit !

L’aumônier des prisons que j’ai été l’a écrit ainsi : « Je me souviens d’agents de détention s’étonnant qu’un de leurs « protégés » vienne à l’aumônerie. Soit du fait de sa non-appartenance à la religion chrétienne ou son désintérêt pour le fait religieux. Ou encore parce que son comportement n’était pas précisément celui d’un « enfant de chœur. » Mais je le dis clairement ici : notre accueil n’était pas un certificat de bonne conduite… »

Et faut-il rappeler ici les mots de Jésus dans ce même Evangile selon Matthieu, lorsqu’il nous appelle à aimer qui n’est pas aimable, à prier pour qui n’est pas aimant… afin, précise-t-il : « …d'être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes. » (5, 45) Notre Père qui est aux cieux ne ferme pas les yeux sur le mal, mais il ne ferme pas le ciel pour que vive le bien.

J’aimerais conclure sur les mots du prophète Esaïe, que nous avons lus, et que Jésus a prononcé dans la Synagogue de Nazareth, dans l’Evangile selon Luc : « Il m’a envoyé porter joyeux message aux humiliés… proclamer aux captifs l’évasion, aux prisonniers l’éblouissement. » (1)

Ces mots n’ont cessé de porter mon ministère auprès des personnes détenues – et sans doute aussi de toute ma vie. Pour un aumônier de prison, ce mot « d’évasion » peut faire sourire… C’est bien pourtant de telles ouvertures et de telles clartés que j’ai cherché avec eux. A leur écoute, j’étais un peu le « roi de l’évasion » - spirituellement s’entend !

Un extrait encore du livre : « Lors de chaque entretien, j’écoutais avec empathie les mouvements intérieurs de la personne détenue, dont certains n’étaient nommés que dans le petit bureau où je les accueillais. Ces émotions avaient leur importance. Elles étaient les signaux humains de leur existence. (…) L’estime de soi, l’apaisement, la réconciliation, le courage, la patience sont des valeurs existentielles que j’ai cherché à faire naître (ou renaître) en eux. J’étais comme un compagnon de voyage qui se tenait à leurs côtés, et dont l’écoute, réconfortante, donnait au récit de leur vie une chaleur bienfaisante. En ce sens, je prenais soin de leur être émotionnel. »

Cette année d’accueil, je l’ai partagée avec eux au jour le jour. « Proclamer l'année de la faveur du SEIGNEUR, le jour de la vengeance de notre Dieu… » (2). Jésus a choisi, dans sa citation, de s’arrêter avant la seconde partie de la phrase, plus menaçante… Voulait-il ainsi souligner l’année de la remise des dettes qu’annonce la Thorah (Dt 15,1) ? Voulait-il faire pleuvoir la grace et la miséricorde sur les justes et les injustes… Que nous sommes ? Et si la main du Messie a voulu retenir le jugement pour ouvrir un temps de grâce et de réconciliation… qui étais-je pour l’en empêcher ?



Photo: Eric Imseng

Mon livre est paru aux Editions Vérone, à Paris. Référence pour le commander (disponible dans toutes les librairie de francophonie): Hachette Livre Distribution - ISBN 979-10-423-1158-2


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