Dans le cadre de la promotion de mon livre, j'ai proposé aux paroisses de ma région de m'accueillir pour un culte dédié au service des aumôneries de prisons. Une manière de présenter à la fois mon engagement et mon livre, d'ouvrir une petite fenêtre sur une réalité mal connue. Une occasion de faire poindre pour le public ces "Lueurs au creux de l'ombre" que j'ai cherchées et partagées avec ces hommes et ses femmes en mal de liberté.
Voici la prédication, inspirée par les textes bibliques d'Esaïe 61, les versets 1 et 2; de la lettre aux Hébreux, chapitre 13, les versets 1 à 6, et enfin dans l'Evangile selon Matthieu, le chapitre 25, les versets 31 à 40.
Que l’amour fraternel demeure…
Cette injonction de la lettre aux Hébreux a toute sa valeur et son sens. Je
l’ai dit au début de ce culte : dans le Nouveau Testament, la prison c’est un
lieu qui sanctionne les témoins de la foi au Christ, dont le plus
« fameux », si l’on peut dire, est l’apôtre Paul. Combien de séjours
dans les geôles romaines, combien de billets ou de lettres envoyées de
prison ? A tel point qu’ils se considérait lui-même, dans la lettre aux
Ephésiens, comme « le prisonnier du
Christ » (Ep 3,1)
L’amour fraternel, dans la lettre aux Hébreux, c’est
se souvenir, c’est ne pas perdre le lien qui lie la communauté aux frères et
sœurs emprisonnés, c’est ne pas abandonner ceux qui souffre en prison.
Parce que l’on souffre en prison. La prison n’est
pas – et encore moins à cette époque – l’hôtel 4 étoiles dans lequel les gens
parfois imagine le quotidien des personnes détenues.
Je l’ai dit et écrit : « … même si une
personne détenue vit dans des conditions convenables (cellule, repas,
occupation, projet d’avenir, etc.), il lui restera toujours cette peine d’être
privé de liberté. Pas besoin d’ajouter des vexations, du mépris ou tout autre «
complément d’inhumanité » à sa situation. La peine privative de liberté suffit
amplement à répondre à la demande de la société de voir une infraction à la loi
sanctionnée. »
Autrement dit, si la sanction peut être méritée,
faut-il que nous renoncions à toute forme d’empathie envers eux ? La
lettre aux Hébreux le signifie ainsi : comme
si vous étiez prisonniers avec eux (3).
Cependant, la prison est un lieu fermé qui ne se
laisse pas montrer à qui veux. Pour cela, il faut le courage de s’y rendre, et
l’humilité de rencontrer les personnes détenues comme celles et ceux qui y
travaillent. Ce fut mon cas, et les leçons de ces années, je les partage dans
mon livre.
Mais il y a encore, dans cette lettre, une autre
manière de s’identifier qui m’a tout d’abord surpris : …puisque vous aussi, vous avez un corps (3).
Pourquoi cette précision ? Peut-être parce que c’est le corps qui porte
les douleurs de l’enfermement, de la répression, de l’injustice. Peut-être
parce que nos corps nous rappellent à la fois ce qui nous unis et nous
séparent : ils sont en prison et nous pas… C’est difficile à imaginer, je
l’ai dit, mais on peut essayer :
Si notre corps est le compagnon de nos mouvements,
libres et choisis la plupart du temps, peut-être aurons-nous une idée de notre
angoisse s’il est entravé ? Si notre corps porte nos émotions et
l’intention de nous joindre à autrui pour se voir et se parler… Peut-être
aurons-nous une idée notre blessure si nous sommes privés de ces
affections ?
Je l’ai observé et écrit : La peine de
prison pèse, oppresse, obsède, (…) En les côtoyant au jour le jour, j’ai pensé
à un mot qui qualifierait le ressenti de la privation de liberté, et ce mot a
été celui d’âpreté. La personne détenue ne vit pas forcément dans un désespoir
constant ni dans un confort douillet. Mais il y a un petit goût amer à tout ce
que vous vivez. Et le dictionnaire français le précise bien : l’âpreté est une
sensation pénible, désagréable ; elle a sa dureté et son amertume. »
« J’étais … ; en prison, et vous
êtes venus à moi. » En introduction de ce culte, j’ai indiqué que pour parler des personnes détenues que j’ai
rencontré, il fallait écouter un autre mot de l’Evangile, celui de
« miséricorde ».
Dans le texte de Matthieu que nous lisons, il semble
que notre vie est appréciée – pour ne pas dire jugée… à la mesure des dons de
miséricordes que nous adressons à celles et ceux qui sont en souffrance, en
détresse, isolés, abandonnés… en deux mots : la miséricorde, c’est la
corde dans la misère. Et toute la question de ce texte est : l’avons-nous
tendu ou pas ?
Des actes de miséricordes qui font la différence,
qui justifient, lors du jugement dernier, qui les a accomplis? Cela pourrait
bousculer notre conviction d’un salut par la foi seule ? Mais ce
qui devrait nous rassurer sur ce point, c’est l’ignorance qu’il ont de les
avoir accomplis ! C’est une manière de revenir à la grâce. Leur ignorance
n’est pas une distraction, mais le fait d’une action libre de toute attente.
Elle n’a pas de mérite : elle s’accomplit dans la simplicité et la
générosité, et parfois le courage…
Et s’il n’y a pas de « méritants » parmi ceux
qui exerce la miséricorde, il n’y en a pas non plus parmi ceux qui la
reçoivent. Le Fils de l’Homme s’identifie à toute personne qui est dans la
précarité et l’humiliation. Je le rappelais tout à l’heure : Jésus ne
fermait pas son cœur à qui venait à lui, quel qu’il soit !
L’aumônier des prisons que j’ai été l’a écrit
ainsi : « Je me souviens d’agents de détention s’étonnant qu’un de
leurs « protégés » vienne à l’aumônerie. Soit du fait de sa non-appartenance à
la religion chrétienne ou son désintérêt pour le fait religieux. Ou encore
parce que son comportement n’était pas précisément celui d’un « enfant de
chœur. » Mais je le dis clairement ici : notre accueil n’était pas un
certificat de bonne conduite… »
Et
faut-il rappeler ici les mots de Jésus dans ce même Evangile selon Matthieu,
lorsqu’il nous appelle à aimer qui n’est pas aimable, à prier pour qui n’est pas
aimant… afin, précise-t-il : « …d'être vraiment les fils de votre Père qui est aux
cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber
la pluie sur les justes et les injustes. » (5, 45) Notre Père qui est aux cieux
ne ferme pas les yeux sur le mal, mais il ne ferme pas le ciel pour que vive le
bien.
J’aimerais conclure sur les mots du
prophète Esaïe, que nous avons lus, et que Jésus a prononcé dans la Synagogue
de Nazareth, dans l’Evangile selon Luc : « Il m’a envoyé porter
joyeux message aux humiliés… proclamer aux captifs l’évasion, aux prisonniers
l’éblouissement. » (1)
Ces mots n’ont cessé de porter mon ministère auprès
des personnes détenues – et sans doute aussi de toute ma vie. Pour un aumônier
de prison, ce mot « d’évasion » peut faire sourire… C’est bien
pourtant de telles ouvertures et de telles clartés que j’ai cherché avec eux. A
leur écoute, j’étais un peu le « roi de l’évasion » - spirituellement
s’entend !
Un extrait encore du livre : « Lors de
chaque entretien, j’écoutais avec empathie les mouvements intérieurs de la
personne détenue, dont certains n’étaient nommés que dans le petit bureau où je
les accueillais. Ces émotions avaient leur importance. Elles étaient les
signaux humains de leur existence. (…) L’estime de soi, l’apaisement, la
réconciliation, le courage, la patience sont des valeurs existentielles que
j’ai cherché à faire naître (ou renaître) en eux. J’étais comme un compagnon de
voyage qui se tenait à leurs côtés, et dont l’écoute, réconfortante, donnait au
récit de leur vie une chaleur bienfaisante. En ce sens, je prenais soin de leur
être émotionnel. »
Cette année d’accueil, je l’ai partagée avec
eux au jour le jour. « Proclamer l'année de la
faveur du SEIGNEUR, le jour de la vengeance de notre Dieu… » (2).
Jésus a choisi, dans sa citation, de s’arrêter avant la seconde partie de la
phrase, plus menaçante… Voulait-il ainsi souligner l’année de la remise des
dettes qu’annonce la Thorah (Dt 15,1) ? Voulait-il faire pleuvoir la
grace et la miséricorde sur les justes et les injustes… Que nous sommes ? Et
si la main du Messie a voulu retenir le jugement pour ouvrir un temps de grâce
et de réconciliation… qui étais-je pour l’en empêcher ?
Mon livre est paru aux Editions Vérone, à Paris. Référence pour le commander (disponible dans toutes les librairie de francophonie): Hachette Livre Distribution - ISBN 979-10-423-1158-2

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