jeudi 24 septembre 2026

Rancœur... ou grand'coeur ?

Lors de mes accompagnements auprès de personnes détenues, je fais face, parfois, aux sentiments négatifs et émotions douloureuses qui les habitent. Par exemple. 

La tristesse en parlant des actes délictueux - grave ou moins - qu'ils ont commis.  

La colère lorsque leurs conditions de détentions sont injustes ou brutales. Ou que leur honte ou regrets sont déniés.

La peur à la perspective d'une audience ou d'un jugement. 

Ainsi, les infracteurs de la Loi ne coulent pas forcément des jours tranquilles, comme on pourrait le penser. 

Et j'ai coutume de dire que "je n'ai pas pitié d'eux, car ils méritent bien mieux que ça." Je ne suis pas auprès d'eux pour les plaindre (ce qu’ils ne comprendraient pas d'ailleurs) mais pour leur offrir une main qu'ils peuvent saisir pour s'aider à se relever.

Dans ma petite boîte à outils de l'accompagnant spirituel, j'ai de courtes histoires que je partage avec eux. Elles ont pour tâche de "poser à côté" de la situation ou de leur vécu (comme une parabole) un récit qui ouvrira peut-être à une compréhension nouvelle.

Pour favoriser des émotions pacifiées. Pour faire face et aller de l'avant. Pour progresser vers toujours plus d'authenticité, de courage et de patience.

Voici l'une d'entre elles. Elle m’a été rapportée au sujet de Nelson Mandela :  

"Après être devenu président de l’Afrique du Sud, j'ai demandé à certains membres de mon garde du corps d'aller faire une promenade en ville. Après la promenade, nous sommes allés déjeuner dans un restaurant.

Après un peu d'attente, le serveur est apparu qui portait nos menus. A ce moment-là, j'ai réalisé qu’il y avait un homme seul, à la table d’à côté. J'ai demandé à un de mes garde du corps: va inviter cet homme à nous rejoindre pour le repas.

L'homme s'est levé, a pris son assiette, et il s'est assis à côté de moi. Pendant qu'il mangeait, ses mains tremblaient constamment et il ne relevait pas la tête de sa nourriture. Quand nous avons fini, il m'a salué sans même me regarder. Je lui ai serré la main et il est parti !

Le garde du corps m'a dit : Madiba, cet homme doit être très malade, car ses mains n'arrêtaient pas de trembler en mangeant. Pas du tout, ai-je répondu, la raison de son tremblement est autre. 

Il m’a regardé bizarrement et je lui ai dit: Cet homme était le gardien de prison où j'ai été enfermé. Souvent, après la torture à laquelle j'ai été soumis, je criais et pleurais pour avoir de l'eau et il venait m'humilier :  il riait de moi et au lieu de me donner de l'eau il urinait sur ma tête. 

Non, il n'était pas malade, il avait peur et tremblait en craignant que, maintenant que je suis président, je l'envoie en prison et lui fasse la même chose qu'il a faite avec moi. Mais je ne suis pas comme ça, ce comportement ne fait pas partie de mes choix de vie.

Les esprits qui cherchent à se venger détruisent les États, tandis que ceux qui recherchent la réconciliation construisent les Nations.    

(Source: mur Facebook de Chicali Echeverría Martínez)·

J'ignore si cette anecdote est authentique. Mais elle soutient la conviction qui m’accompagne en écoutant ces moments sombres (et parfois révoltants) de leur vie en prison : leur liberté à faire des choix demeure, quel que soit leur vécu.

Ils ont (et nous avons) toujours le choix de nourrir la force plutôt que la violence, l'autorité plutôt que la brutalité... chercher un cours d'eau qui conduira à la mer plutôt que de jeter notre eau-vive dans un bassin mortifère pour qu'elle y croupisse ! Et qui pourrait ignorer le dur combat que ce choix peut exiger de nous?...

...L’Évangile ne l’ignore pas non plus.

Ne rendez à personne le mal pour le mal ; ayez à cœur de faire le bien devant tous les hommes. S’il est possible, pour autant que cela dépend de vous, vivez en paix avec tous les hommes. Ne vous vengez pas vous-mêmes, mes bien-aimés, mais laissez agir la colère de Dieu, car il est écrit : A moi la vengeance, c’est moi qui rétribuerai, dit le Seigneur. Mais si ton ennemi a faim, donne-lui à manger, s’il a soif, donne-lui à boire, car, ce faisant, tu amasseras des charbons ardents sur sa tête. Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien. 

 (L’apôtre Paul, dans sa lettre écrite aux chrétiens de la ville de Rome. Rm 12,21)

Vous retrouverez en partie ce passage et d'autres rencontres avec les personnes détenues dans mon livre : "Lueurs aux creux de l'ombre", publié aux éditions Vérone - et disponible dans les libraires de France, Suisse et Belgique. 

Ci-dessous, les références pour l'acquérir.



samedi 19 septembre 2026

Quel Dieu ?...

« Si l’on dit croire en Dieu ou ne pas y croire, il convient de préciser ce que l’on met sous ce mot et d’observer si le dieu dans lequel on croit, ou non, est digne de notre colère, de notre révolte, de notre athéisme ou de notre foi. »
(Jean-Yves Leloup, dans « Le Notre Père, une lecture spirituelle »)

Photo: Eric Imseng

lundi 14 septembre 2026

Comme une fenêtre ouverte sur la liberté...

Souvenir d'une rencontre avec les personnes détenues, parmi les plus étonnantes et significatives...

À mon retour de vacances, il y a désormais, lors de mes entretiens avec les détenu.e.s, un petit rituel : leur décrire les lieux où j'étais, en dégustant une spécialité du coin que j'ai ramenée, ceci autour d’un thé ou café. 

Et pourtant, lorsque j'entendis pour la première fois la personne détenue m'interroger: "Et vos vacances, ce sont-elles bien passées?" J’avais répondu rapidement à la question : "Très bien, merci" et préféré m’engager sur un autre sujet. 

Cependant, je lisais une certaine déception sur son visage et elle revint à la charge: "Et il a fait beau ?"

Je pensais intérieurement : "Attends, je ne vais tout de même pas raconter comment j’ai passé de belles vacances à quelqu’un qui en est privé : c’est trop cruel !"

Mais je perçois que c’est important et me lance dans quelques souvenirs de vacances. Ses yeux s’ouvrent alors et son cœur de même... et il n'est plus question de cruauté, mais je joie partagée. 

Je réalise, en cet instant, que je suis comme une fenêtre ouverte sur la liberté !

Depuis, je ramène à chaque fois quelques biscuits de la région visitée, et les partage simplement autour d'un café. J'y ajoute même quelques photos de paysages.

Et nous partageons un moment unique de curiosité joyeuse, de complicité, de réconfort...

Je suis le passeur étonné de la vie du dehors!

Vous retrouverez ce passage et d'autres rencontres avec les personnes détenues dans mon livre : "Lueurs aux creux de l'ombre", publié aux éditions Vérone - et disponible dans les libraires de France, Suisse et Belgique. 

Ci-dessous, les références pour l'acquérir.



mercredi 9 septembre 2026

L’humain : le mystère et l’amour... (2)

J'ai partagé dans un précédent article quelques réflexions faites au cours de mon ministère d’aumônier dans les prisons. J'y ai parlé de l’humain tel que je l’ai rencontré dans ces lieux. Le format des Diachroniques étant de privilégier de courts articles. J’ai réparti ma réflexion en deux fois. Voici la seconde et dernière publication :

L’amour

Mais que serait le mystère s’il n’était qu’une ignorance, un trou noir sans fond ? Si j’ai appris à reconnaitre sa réalité, j’ai aussi découvert sa fécondité. Et cette fécondité (est-ce vraiment une surprise ?) me conduit à rien moins que l’amour. L’amour… Un mot qui a tant de facettes, tant de beauté et autant de vanité ! Cet amour qui m’a permis d’apprivoiser le mystère de l’humain était désintéressé, sans autre intention que le don de soi.

L’amour. Suffit-il d’avoir ce mot à la bouche pour être un témoin crédible du Christ ? Je pense à cette lettre de l’apôtre Jean : « Mes chers amis, aimons-nous les uns les autres, car l’amour vient de Dieu. Celui qui aime est né de Dieu et il connaît Dieu. Qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour » (1 Jean 4,7-8).

Au cours de mon ministère en milieu carcéral, ce Dieu est amour fut une bonne et une étrange nouvelle à la fois. Où est le Dieu d’amour pour ces femmes et ces hommes que l’on rejette et condamne ? Où est le Dieu d’amour pour ces personnes détenues qui suscitent en nous plus de colère que d’affection ?

L'amour? Une réponse se tenait dans un tout petit espace contenu dans ce si grand mot, comme un détail d’une grande œuvre, comme celui d’un tableau de Maître. 

Approchez et vous trouverez ce tout petit espace dans un mot plus difficile encore : le pardon. Quand je disais « détail »… c’était une image bien entendu ! Un petit espace, comme un chemin étroit ! 

Vivre le Dieu qui est amour n’est pas réservé qu’aux bons moments, c’est aussi pour les temps difficiles. C'est parce qu'il se vit de manière inconditionnelle qu'il permet de traverser des voies impossibles, des voies que l’on pensait impraticables, comme nos chemins de pardon peuvent l’être. 

Vive le Dieu qui est amour, ce n’est pas faire « tout bien comme il faut », c’est d’abord être vrai. La voie du Dieu qui est amour commence par renoncer aux artifices du paraître pour l'authenticité de l'être.

L’amour et le pardon : des valeurs qui portent autant d’espoirs que d’amertume dans les prisons. Mais il serait dommage de le taire : l’amour et le pardon ont été pour moi de redoutables « passe-murailles », d’étonnants « ouvre-cœurs » ! 

Le pardon et l’amour ont été des fenêtres ouvertes dans les murs sombres de l’âme humaine. Ils m’ont porté dans ce généreux et persévérant don de soi ! Au-delà des émotions, au-delà, du mérite, nous étions bien au cœur de l’Evangile !

C’est avec la conviction qu’un pardon est possible que je suis allé à la rencontre de ces jugements implacables qui enferment les personnes détenues, bien mieux encore que l’enceinte d’une prison ! Mais de cette puissante ressource, je ne suis ni l’inventeur ni l’initiateur : « Voici ce qu’est l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime d’expiation pour nos péchés. Mes bien-aimés, si Dieu nous a aimés ainsi, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres. » (1 Jean 4, 10-11).

Aimer comme nous sommes aimés. Pardonner comme nous sommes pardonnés !

Dans le milieu carcéral, les aumôniers contribuent à la réhabilitation des personnes détenues. Si la phrase est assez courte, la réalité est bien plus longue et complexe. En effet, le pardon n’est pas un tampon de l’administration pénitentiaire… ou de la justice pénale. De toute manière, la justice pénale ne pardonne pas, elle oublie. 

Le pardon n’est pas l’absolution d’une autorité religieuse qui donnerait l’illusion d’une absence de trajet intérieur pour l’acquérir. Pour moi, disciple du Christ, impossible de répondre « non » à la question du pardon, sans être un ignorant de Dieu, car Dieu est un espoir de réconciliation. Je pense à ce verset du Psaume 130,3-4 : « Si tu retiens les fautes, SEIGNEUR ! Mais qui subsistera ? Mais tu disposes du pardon et l’on te craindra. »

Ouvrir un chemin de pardon n’est pas une bagatelle, un acte facile et superficiel. Refuser le pardon ne l’est pas moins, car fermer à quelqu’un tout recourt au pardon est un acte contre nature de la connaissance de Dieu, car Dieu est amour. Ce serait gravement ignorer que Qui n’aime pas n’a pas connu Dieu (1 Jn 4,8).

En terminant ce second et dernier article, et si vous êtes intéressés à en savoir plus, je vous rappelle la publication de mon livre: "Lueurs aux creux de l'ombre", publié aux éditions Vérone - et disponible dans les libraires de France, Suisse et Belgique. 

Ci-dessous, les références pour l'acquérir.



lundi 7 septembre 2026

L’humain : le mystère et l’amour... (1)

J’aimerais partager ici quelques réflexions faites au cours de mon ministère d’aumônier dans les prisons. Il s’agit de l’humain tel que je l’ai rencontré dans ces lieux. 

Son mystère qu’il m’a donné à voir et l’amour qu’il m’a proposé de vivre. 

Je m’adosserais pour le mystère au Livre des Psaume et pour l’amour à le Première lettre de Jean.

Le format des Diachroniques est de privilégier de courts articles. J’ai réparti ma réflexion sur deux publications.  Dont la première :

Le mystère.

« Mystérieuse connaissance qui me dépasse, si haute que je ne puis l’atteindre » (Psaume 139, v.6). Ces mots évoquent tout de suite quelque chose de mon expérience d’écoute et d’accompagnement spirituel auprès des personnes détenues. 

Bien sûr, il s’agit d’abord de l’impossibilité d’une pleine connaissance de Dieu. Qu’on se souvienne du livre de Job : « Prétends-tu sonder la profondeur de Dieu, sonder la perfection du Puissant ? » (Job 11,7-9). 

Dans ce psaume comme dans mon écoute, même s’il faut les distinguer, le mystère de la connaissance de Dieu et celui de l’humain ne s’excluent pas l’un l’autre.

J’ai admis une fois pour toute ma vulnérabilité en la matière. Être à l’écoute de l’humain, quelles que soient les compétences acquises, il y a quelque chose de l’inconnu qui demeure et ne se réduit jamais à notre savoir. 

Au-delà de ce que nous partageons de concret, il y a de l’incompréhensible que je ne peux pas atteindre. Et je n’oublierai pas de sitôt ces mots de Françoise Dolto en exergue d’un livre de Maurice Bellet – sur l’écoute justement : « Je n’y comprenais rien. J’étais tout oreilles. »

C’est donc avec cette humilité que j’ai écouté cet inconnaissable de l’humain, en étant reconnaissant pour les instants de clarté qu’il a bien voulu m’offrir.

J’ai ainsi écouté le parcours de vie des personnes détenues qui les ont conduites en prison. Les délits ou crimes dont ils ont été responsables. J’ai écouté encore leur quête sur le sens et la raison de leur geste. J’ai écouté aussi leurs luttes avec eux-mêmes au milieu des méandres de la justice. J’ai écouté leur sérénité comme leurs tourments, leur ignorance ou leur sagesse. J’ai été à l’écoute de tant de mots et de maux… C’est pourquoi je ne peux m’empêcher de penser que je suis un témoin privilégié de tout l’humain. Tout entier à son écoute. Tout entier à son école.

Au-delà de nos paroles, au plus profond de nos échanges, dans une étonnante simplicité, la clarté du vivant comme le mystère de l’humain se sont livrer à moi dans leur beauté comme leur laideur, leur lumière et leur ombre.

J’ai écouté pendant plus de dix ans ces vies d’hommes et de femmes, arrêtées, contraintes, disséquées, jugées. Et j’ai puisé encore dans cette humilité les ressources pour accueillir la douleur et la révolte, la honte et l’incompréhension, l’ennui et le désespoir, le déni et la lucidité.

Au cours de nos entretiens, j’ai entendu souvent le désir de la personne détenue à rejoindre celui du psalmiste : « Dieu ! Scrute-moi et connais mon cœur… et conduis mois sur le chemin de toujours. » (139, 23-24). 

Il y avait une épreuve de vérité vers laquelle nous cheminions, parfois sans y penser. Jusqu’à ce que ce cœur, écouté avec bienveillance, sondé, éprouvé, les ramènent sur ce chemin de toujours. Et même s’il n’a pas toujours été vécu en tant que croyant, il y a eu souvent ce désir d’oser revenir en soi, reprendre un dialogue avec soi, marcher à nouveau sur la route de la vie. En cela, j’ai été le « complice » de leur réhabilitation.

Bien sûr, ce chemin ne conduisait par forcément à un vécu comme avant, mais peut-être sera-t-il mieux qu’avant… Car le passé dépassé ne nous ramène pas au début mais plus loin. Ainsi, ce chemin de toujours, qui s’ouvrait aux personnes détenues, ce n’était rien de moins que la vie qui ne cesse pas d’être la vie, même derrière les murs d’une prison.

La suite, dans la prochaine publication. Et si ce premier article vous a interpellé, je vous rappelle la publication de mon livre: "Lueurs aux creux de l'ombre", publié aux éditions Vérone - et disponible dans les libraires de France, Suisse et Belgique. 

Ci-dessous, les références pour l'acquérir.






mercredi 26 août 2026

L'espoir sans fin...

La beauté du monde

La profondeur du sens de la vie

La tendresse des liens importants

J’ai choisis d’en prendre soin

À ma mesure, limitée et fragile,

Mais avec la foi qui déplace les montagnes

Ne pense pas que je vais échouer

Prendre soin est une activité qui ne connaît pas d’échec

Parce que prendre soin est une manière d’habiter un espoir sans fin


Photo: Eric Imseng

dimanche 23 août 2026

"Et vous, qui dites-vous que je suis?"

« Béni soit le SEIGNEUR qui a donné un lieu de repos à Israël, son peuple, tout comme il l'avait dit…

Dans les mots de la prière de Salomon, nous venons de lire la gratitude pour la réalisation de la promesse. Du repos ? Comment ne pas y penser en cette période : les vacances… Nos vacances ! Et des vacances sans désillusion à cause de fausses promesses ! Peut-être en avez-vous encore le souvenir : ces vacances gâchées par de beaux discours qui cachaient une réalité décevante ?

Prédication offerte à l'assemblée paroissiale de St-Saphorin en Lavaux. Textes du jour: 1 Rois 8; Romains 12; Evangile selon Matthieu, chapitre 16, les versets 13 à 20.

Le repos que Dieu promet, ce ne sont pas des paroles en l’air : la Parole du Seigneur ne reste pas sans effet. Elle est plus qu’un dépliant de publicité pour un lieu de rêve. Bien qu’elle puisse se heurter à la liberté humaine, la Parole de Dieu agît quoi qu’il en soit, comme dans les mots, devenus fameux, d’Esaïe : comme la pluie arrose la terre et la rend fertile, comme la terre donne le grain qui nourrira qui a faim, « Eh bien, il en est de même pour la parole qui sort de ma bouche, dit le Seigneur : elle ne revient pas à moi sans avoir produit d'effet, sans avoir réalisé ce que je veux, sans avoir atteint le but que je lui ai fixé (55,11 –NFC)

Dans un passage du livre du Deutéronome, ce lieu du repos est encore à venir, mais le prophète précise : « Vous allez passer le Jourdain et vous installer dans le pays qu’il vous donne… » (Dt 12,10 - TOB)

Si le Seigneur promet le repos, pas d’embrouille : même s’il y a des obstacles, il y a toujours un passage pour nous y conduire. Et pour nous aujourd’hui, quel passage faudra-t-il chercher et accueillir pour entrer dans le repos ? Peut-être s’agira-t-il de prendre le temps de bien regarder ?

Exemple : en 1805, deux explorateurs américains, Lewis et Clark cherchaient un passage fluvial à travers les montagnes Rocheuses pour atteindre l’Océan. Mais ils étaient arrêtés par une barrière de roches imposantes. Pour eux, le passage était impossible. Regardant le sol, la tête baissée, ils cherchaient une rivière ou un fleuve et ne trouvaient rien. C’est une femme amérindienne qui les accompagnait qui soudain leva les yeux et découvrit un col qui leur permettra de passer. Le passage était là, ouvert, mais leurs regards cherchaient au mauvais endroit.

Ce passage pour nous, témoins du Christ, lui aussi est d’En-Haut… Paul, dans les Colossiens, ne dira pas autre chose : « Chercher les choses qui sont au ciel où le Christ siège à la droite de Dieu. Préoccupez-vous de ce qui est là-haut et pas seulement de ce qui est sur la terre. » (Col 3,2)

Mais la méthode sera autre pour « le Haut. » Il ne se cherchera pas dans un lieu physique, mais à l’intérieur d’un être fécondé par l’Esprit de Dieu. Faut-il rappeler l’excellent ouvrage de Christiane Singer : « Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ? »

La parole de Dieu mous offre elle aussi un passage vers ce que nous ne saurions connaître par nous-même. En ce sens, elle est une révélation. Et de révélation, l’Evangile de Matthieu, que nous lisons ce matin, nous en offre une… et de quelle importance !

Nous sommes à Césarée de Philippe. Pour quelles raisons : des vacances ? Pas tant que ça… la région est géographiquement « un chaos de rochers, difficile d’accès » Pour un temps de repos loin de la Judée et des conflits religieux suscités par la prédication de Jésus ; loin de la Galilée et ses agitations nationalistes qui tente de capter Jésus à leur cause ? Sans doute !

Mais il pourrait y avoir encore, selon moi, le fait que la ville est bâtie près des sources du Jourdain… tiens, tiens ? Une fois encore, une source, un passage, pour entrer dans le repos malgré un lieu inhospitalier ? Alors, Césarée de Philippe, un lieu rêvé pour apprendre quelque chose d’essentiel à propos du Messie d’Israël ? Absolument.

« Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » Les mots de Pierre sont salués par Jésus comme ne venant pas de lui-même , mais de son Père qui est dans les Cieux ! Et que dire des autres réponses ? Jean le Baptiste ? Elie ? Jérémie – ou l’un des prophètes (la liste reste ouverte). Cependant, tous ne sont-ils pas des « revenants » ? Les dires des hommes ne voyaient dans le Messie que « le retour de… » Qui pouvait alors penser que le Messie, c’était « la VENUE de… » Aucun des nommés ne pouvait prétendre à la précision que nous rapporte Matthieu – et la précision de la confession de Pierre est significative : le Fils du Dieu Vivant !

Pas seulement le Messie… Il y en a eu avant, et il y en aura d’autres après. Pas seulement le Fils de David, dont Jésus descend et avec qui il partage la promesse d’un trône messianique. Pas seulement, enfin, un Fils de Dieu, comme les disciples, prosternés devant le miracle de leur Maître marchant sur les eaux, le proclameront : « Vraiment, tu es Fils de Dieu. » (14,33) 

Le Dieu vivant ! Le Dieu qui n’est pas seulement en vie, mais la source de toute vie (Ps 36,10) ; une vie qui embrasse tous les temps, depuis le passé le plus reculé jusqu’à l’avenir le plus lointain, le Dieu vivant « aux siècles des siècles », « le Dieu vivant qui règne éternellement. ». Le Dieu vivant, au-delà du vivant.

Vivant, oui ! Un seul mot qui remplit la création toute entière et notre être tout entier d’une vie qui ne cessera pas ! Un Dieu vivant, et non un dieu mort qui s’éteindrait avec nous. Un Dieu vivant qui nous attend, au-delà de la mort, au-delà du tombeau vide laissé par le Christ ! Rendons-lui grace et célébrons son nom béni et trois fois saint !

Cette louange, cette gratitude, nous amène à notre « culte spirituel » auquel Paul nous invite dans le passage des Romains que nous lisons ce matin : 1Je vous exhorte donc, frères et sœurs, au nom de la miséricorde de Dieu, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu.

Offrir notre vie à Dieu, non pas comme « sacrifiés, sans vie… » mais bien vivante, généreuse, féconde ! Offrir notre vie à Dieu – et pas seulement le dimanche matin. Car, les vacances, ce n’est pas tous les jours, mais le culte spirituel, oui ! S’offrir vivant au Fils du Dieu vivant, qui nous accueille dans sa grâce tels que nous sommes, là où nous en sommes.

Car spirituel ne veut pas dire infaillible. Un peu plus haut dans sa lettre, Paul décrit ses mots comme « humains, adaptés à votre (notre) faiblesse (6,19) » Un rappel important pour celles et ceux qui pensent lire ces mots « à la lettre » et une invitation à nous souvenir de notre « faiblesse » qui demande au quotidien à ce que Dieu nous fasse « miséricorde »

Notre culte spirituel ne saurait se passer de la grâce de Dieu, et la grâce dont nous vivons ne saurait se passer de la miséricorde du Père.

Dans le Premier Testament, lorsque l’Eternel accueilli la demande de Moïse de lui permettre de voir la gloire de Dieu, il lui annonça qu’il passera devant lui avec toute sa bonté, en proclamant le nom de l’Eternel. Et dans ce nom, il y aura deux mots :  grâce et miséricorde - Ex 33,19 : « je fais grâce à qui je fais grâce, et miséricorde à qui je fais miséricorde. ».

Des mots dont l’ambivalence laisserait à penser que Dieu l’accorde comme il veut… mais qui affirme en réalité que la gloire de Dieu est de nous accorder et l’une et l’autre comme l’expression profonde de sa personne tout entière. Il ne peut et ne veut donner moins que ce qu’il est !

C’est cette assurance et cette joie qui anime notre culte spirituel, cette reconnaissance qui soutien et apaise notre être tout entier. On la retrouve dans les mots de Jean, dans sa deuxième lettre : « avec nous seront grâce, miséricorde, paix, qui nous viennent de Dieu le Père, et de Jésus Christ, le Fils du Père, dans la vérité et l'amour. » (2 Jn 1,3)

Je pense que tout est dit. Amen.

Jésus interrogeant ses disciples, par la peintre Berna


mercredi 12 août 2026

Mauvaise graine...?

Il en va du Royaume des Cieux comme d’un homme qui a semé du bon grain…

C’est par ces mots que Jésus débute cette courte histoire, que l’on appelle parabole et qui est une manière de parler en image. Jésus l’emploie avec un talent reconnu mais son intention est d’abord de nous intriguer quant à ce que nous savons ou pensons de Dieu.

De manière étonnante, juste avant ce récit, Jésus affirme que ces histoires sont des énigmes si nous les écoutons de manière superficielle. Plus surprenant : il ajoute même que ces paraboles pourraient nous donner de bonnes raisons de nous éloigner de lui !

Ainsi, lorsque Jésus, par cette parabole, nous interpelle sur la présence de ce Royaume dans notre existence, soyons attentifs à son avertissement : « Entende qui a des oreilles ! » (43).

Courte prédication offerte aux personnes détenues des prisons à Genève. Évangile du jour : Matthieu, chapitre 13, versets 24-30.

Il y a un moment très important dans cette parabole (28-30) : Des ouvriers proposent d’arracher la mauvaise herbe semée par un ennemi, mais le Maître les arrête : Non, de peur qu’en l’arrachant vous ne déraciniez le blé avec elle. Laissez l’un et l’autre croître ensemble jusqu’à la moisson. » (29) En s’opposant à ce geste radical, le Maître refuse un geste qui conduirait à plus de confusion encore : perdre toute la récolte !

Il faut donc s’armer de patience plutôt que de violence ! Jésus ne nous donne pas d’autre alternative, et pas d’explication à la présence de ce mauvais coup d’un adversaire. Cependant, il nous invite à prendre notre part de responsabilité dans ce temps ou le bon et le mauvais grain poussent ensemble…

Ce qui pourrait nous décourager : « Si Dieu est bon, pourquoi tant de mal dans ce monde ? » Et abandonner notre travail dans son champ. Ou accepter la sagesse du propriétaire du champ. Avoir confiance que le Royaume des Cieux peut grandir malgré ce qui s’oppose à lui, et que la confrontation avec le mal ne peut le détruire.

Un peu plus loin (36-43), Jésus donne une interprétation de sa parabole et surprise : tous les personnages cités vont recevoir une explication (37-39): « Celui qui sème le bon grain, c’est le Fils de l’homme ; le champ, c’est le monde ; le bon grain, ce sont les sujets du Royaume, etc. » Tous… excepté les serviteurs ! Cet omission est intéressante, car si le rôle des serviteurs n’est pas expliqué, n’est-ce pas parce qu’il est encore à écrire ?

Et c’est là où nous en sommes aujourd’hui : l’appel de Jésus à travailler dans les champs du Royaume des Cieux s’adresse encore à chacune et chacun d’entre nous. Et lorsque nous serons confrontés à cette mystérieuse présence du mauvais grain, rappelons nous que le Maître le sait et qu’il ne nous laissera pas travailler en vain. Il est avec nous, « tous les jours, jusqu’au jour de cette moisson » (Mt 28,20)

Un poète français, Paul Claudel, l’a dit avec ses mots : « Dieu n'est pas venu supprimer la souffrance. Il n'est même pas venu l'expliquer, mais il est venu la remplir de sa présence. »

« Entende qui a des oreilles… » J’ajouterais: « Regarde qui a des yeux pour voir, » dans la nuit du monde, les lumières du Royaume des Cieux !



mardi 4 août 2026

"Eloigne-toi de moi, Seigneur..."

« La mer, c’est la liberté ! Au large, il n’y a pas un jour qui ressemble à un autre. Quand on y a goûté, hors de question de retourner à une activité à terre. » Ce témoignage est celui d’un matelot. Michaël a été ouvrier en usine. C’est après une longue période de chômage pour qu’il s’est décidé à postuler sur un chalutier. Aujourd’hui, il appartient à l’équipage du « Maria Magdalena » (Ça ne s’invente pas… !) Et il ne changerait de métier pour rien au monde !

Courte prédication partagée avec les détenus des prisons, à Genève. Evangile du jour : Luc chapitre 5, versets 1 à 11 - la pêche miraculeuse.

Ce témoignage nous dit la passion de cet homme pour son métier : marin pêcheur ! Est-ce que parmi nous, des personnes ont-elles pratiqué ce métier ? Ou un autre métier qui les a passionnés ? (Echanges avec les détenu.e.s)

Et ce sont justement des marins pêcheurs que nous rencontrons dans l’Evangile de ce jour. Et déjà à l’époque, c’est un dur métier… un métier passionnant ? Pierre dans ce texte, n’en dit rien. Mais ces hommes vont être animé d’une autre passion et ils seront appelés à pratiquer une autre pêche.

Au cœur de ce texte, il y a la réaction de Pierre. Aussi surprenante qu’impressionnante : « Simon-Pierre tomba aux genoux de Jésus, en disant : « Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur. » (8). Mais qu’est-ce que Pierre a vu ou entendu pour réagir ainsi ? Le texte précise : « C’est que l’effroi l’avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, devant la quantité de poissons qu’ils avaient pris. » (9)

Et il sait de quoi il parle : n’a-t-il pas rappelé à ce Jésus, qui lui demande de repartir en pêche, qu’ils ont déjà travaillé toute la nuit sans aucun résultat ? Se souvient-il aussi de sa parole, affirmant à ce même Jésus, son choix de reprendre la pêche sur sa Parole ?

Et maintenant : cette pêche surabondante est là, devant lui ! La Parole de ce prophète, Jésus, a une autorité qui n’est pas que celle d’un beau parleur de Dieu : elle réalise des miracles, des signes. Elle porte du sens : elle dit que le Royaume de Dieu est là, et qu’il fait des dons inouïs aux humains ! Pierre saisi-t-il peut-être que cet homme est de Dieu… Et peut-être Dieu lui-même ? Et peut-on voir Dieu et vire ? D’où sa peur et son humiliation !

Mais il faut souligner que ce n’est pas une condamnation qui conduit Pierre à son attitude, mais plutôt l’abondance du geste de Jésus ! Cette abondance est celle du Royaume de Dieu, que Jésus annonçait dans cette barque, et qui maintenant pleine à craquer !

Dans les Evangiles, cette abondance est le signe de la générosité du Royaume de Dieu venant à nous. Que ce soit un semeur qui disperse abondamment son grain ; une semence minuscule qui devient un arbre immense…

Ou lorsque Jésus multiplie quelques pains et poissons pour des milliers de gens, ou quand il transforme plusieurs litres d’eau en centaines de litres de vin… et enfin, comme ici, lorsque sur sa parole, il remplit ces filets de pêcheurs, à tel point qu’ils sont prêts à rompre… Chacun de ces exemples dit la même chose : Dieu est accueillant, bienveillant, généreux, favorable… envers nous.

Le théologien François Bovon notait : « « Quand la parole de Dieu retentit elle ne nous parle pas simplement d’une vie à espérer, elle suscite dès maintenant en nous la vie nouvelle ; oui : cette parole de Jésus nous remplis de la vie de Dieu ! Comme ces filets remplis de poissons ! Ce qui faisait dire à Maurice Zundel : « je ne crois pas en Dieu, je le vis ! »

Tout cela pour nous impressionner ? Ou pour nous humilier ? La parole de Jésus « soit sans crainte… » invite à la confiance… et à l’acceptation de soi ! Mais il dit aussi un appel à le suivre!

Et que ce soit pour Pierre, les disciples qui sont avec lui, la foule qui écoutent la Parole du Christ – ou nous aujourd’hui… ces mots nous concernent tous ! Comment prendrons-nous notre place dans cet appel à être « pêcheur d’hommes » ? (Echanges avec les détenu.e.s)

En accueillant, avec confiance, cette vie pleine de sens que le Christ nous offre et qu’il nous appelle à partager avec ceux qui sont autour de nous. Et cette pêche ne fait pas de ces personnes des « captifs » de notre filet… mais des personnes appelées à la vie et la liberté en Christ !

La pêche miraculeuse, par Konrad Witz



mardi 28 juillet 2026

Lumière d’un soir...

(Je partage ici un ancien billet que j'avais publié au cours de mes années en aumônerie de prison. Il garde une telle actualité... J'ai souhaité le partager une fois encore)

Lorsqu’ils apprennent mon engagement comme aumônier dans les prisons, nombreux sont les gens qui m'imagine exerçant un ministère éprouvant, faisant face à des détresses profondes, au désespoir intense, à des violences inouïes, chez les personnes détenues que je rencontre... et certaines de mes journées leur donnent en partie raison.

Mais peuvent-ils s’imaginer aussi, cet instant particulier, alors que je rentre de mes visites du soir ?

Peuvent-ils me voir, marchant doucement vers ma maison, ému et paisible, encore tout nimbé d'un peu de lumière d’Évangile... parce qu'un combat de l'Esprit a été remporté sur les ombres des cœurs ? Parce qu'un homme s'est enfin relevé de sa couche de honte et à repris le sentier de son humanité ? Parce qu'un visage s'est ouvert à sourire à nouveau, ayant retrouvé le courage d’envisager un avenir ?

Non, sans doute, ne le peuvent-ils pas, et faut-il leur en vouloir…?

N'est-ce pas mon redoutable privilège de se tenir, au côté du Christ, auprès de ces hommes et de ces femmes, en ces lieux fermés à tout un chacun ?

N’est-ce pas mon incroyable richesse que d’apercevoir celle pluie de Dieu, sa grâce, ruisseler sur eux, leur ouvrant des espaces de responsabilité, de vérité et de liberté ?

Non, bien sûr, j’aurais tort de vous en vouloir...

Dès lors, puisque je suis le compagnon de pain des prisonniers, je n’hésiterai donc pas à rapporter cette lumière d'un soir… qui fait ma joie.



Rancœur... ou grand'coeur ?

Lors de mes accompagnements auprès de personnes détenues, je fais face, parfois, aux sentiments négatifs et émotions douloureuses qui les ha...