jeudi 23 avril 2026

Jacob au Yabboq, une bénédiction (2)

Je continue cette série d'articles, inspirés d'un travail de recherche en théologie pratique (lors de ma formation continue) sur le thème de la bénédiction. J'y réfléchis au lien que ce texte de la Genèse - Le passage du Yabboq - et son étonnante bénédiction, peut entretenir avec ma pratique de l'accompagnement spirituel des personnes détenues.

Mais auparavant, je poursuis la présentation de mon projet d'étude, en particulier sur le contexte géographique. Et je vous rappelle la référence du texte que je travaille : 

Livre de la Genèse, 32, 23-33. Le passage du Yabboq (Traduction Œcuménique de la Bible).

A.    "... et il passa le gué du Yabboq."

Ces quelques mots introduisent la géographie de l’épisode. Comme on peut le voir sur la carte ci-contre, le Yabboq est un affluent qui se trouve sur la rive orientale de la Vallée du Jourdain.

Nous sommes à peu près à mi-chemin entre le lac de Kinnereth et la mer salée. Ainsi, ce passage entre deux eaux, nous offrirait-il une petite note symbolique ? Jacob se situerait-il dans un espace de transition, entre vie et mort, entre une source d’eau vive et une réservoir d’eau morte, entre un lieu qui transmet la vie et un autre qui fait mourir ?

Sur le seuil de ce récit, nous retournons sur le passé de Jacob : en particulier, sa fuite à Harrân, chez son oncle Laban, pour échapper à son frère Esaü. Après avoir acquis par ruse le rang de son frère aîné, puis usurpé son identité pour obtenir la bénédiction de son père, Isaac, il a fallu trouver un refuge pour échapper à des représailles (Gn 27 – 28). Notre épisode se situe lors de l’arrivée de Jacob sur la terre qu’il a quittée vingt ans plus tôt.

Jacob ne nomme pas lui-même ce lieu, comme nous le verrons en d’autres circonstances : il est donné par le rédacteur : le gué du Yabboq. D’après ce que j’ai pu observer sur les cartes, il indique un passage autorisé permettant une entrée aisée sur le territoire pour une caravane aussi importante que celle du clan de Jacob.

Mais il y a également une portée symbolique qu’E. Parmentier signale [1] : « Yabboq représentant à la fois un passage symbolique et territorial, de la terre étrangère à la patrie. » Ainsi le lieu choisi n’est pas un hasard, que ce soit par le sens de « se battre », auquel s’ajoute la signification du nom de Jacob « le talonneur » et son nom nouveau « Dieu se montre fort » [2], c’est tout un programme qui s’ouvre devant nous… Mais alors que Jacob craint les représailles de son frère Esaü, c’est vers un tout autre combat qu’il se dirige !

L’intention première de ce récit me paraît être de donner une profondeur spirituelle et un sens religieux à l’avenir de l’Alliance avec Yahvé : Jacob va devenir Israël, prendre sa part de l’héritage des promesses faites à Abraham. Le « talonneur », dont la force était de saisir par la ruse, va devenir « le lutteur », dont la force sera celle d’avoir été « blessé mais vainqueur » [3]. En revenant sur sa terre, Jacob reviendrait il sur « les lieux du crime », vers le lieu d’une bénédiction « usurpée » pour en obtenir une « à la loyale. » ? C’est à voir …

Quelques mots sur le contenu de cette étude. Il y a des choix que l’on fait sans penser à ce qu’ils pourraient nous coûter d’efforts… et de lutte ! Celle d’avoir choisi le récit de la lutte de Jacob m’en a coûté passablement ! Ce récit a tant d’intensité et de richesses spirituelles qu’il a été douloureux de n’en choisir que quelques-unes. J’ai voulu présenter tout d’abord le récit et son contexte avant d’aborder deux points en lien avec ma pratique de l’accompagnement spirituel auprès des personnes détenues. La poussière, comme un lieu de notre humanité, puis le nom comme un espace de notre vocation, avant de conclure par ce que peut signifier le vécu de cette expérience spirituelle.

J’aimerais encore remercier ma compagne, Elisabeth, dont le joyeux bon sens m’a souvent tiré d’affaire dans les méandres de mes réflexions touffues, et en particulier, pour ses relectures attentives des différentes versions de mon texte.

La lutte de Jacob avec l'ange (par Arcabas)

Jacob au Yabboq, une bénédiction (1)

J'ouvre, avec cette première publication, une série d'articles, inspirés d'un travail de recherche en théologie pratique (lors de ma formation continue) sur le thème de la bénédiction.

J'y réfléchis au lien que ce texte de la Genèse - Le passage du Yabboq - et son étonnante bénédiction, peut entretenir avec ma pratique de l'accompagnement spirituel des personnes détenues.

Ici, le texte biblique et une courte introduction.

Livre de la Genèse : 32, 23-33 (Traduction Œcuménique de la Bible)

Le passage du Yabboq

23Cette même nuit, il se leva, prit ses deux femmes, ses deux servantes, ses onze enfants, et il passa le gué du Yabboq.

24Il les prit et leur fit passer le torrent, puis il fit passer ce qui lui appartenait,

25et Jacob resta seul. Un homme se roula avec lui dans la poussière jusqu’au lever de l’aurore.

26Il vit qu’il ne pouvait l’emporter sur lui, il heurta Jacob à la courbe du fémur qui se déboîta alors qu’il roulait avec lui dans la poussière.

27Il lui dit : « Laisse-moi car l’aurore s’est levée. » – « Je ne te laisserai pas, répondit-il, que tu ne m’aies béni. »

28Il lui dit : « Quel est ton nom ? » – « Jacob », répondit-il.

29Il reprit : « On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as lutté avec Dieu et avec les hommes et tu l’as emporté. »

30Jacob lui demanda : « De grâce, indique-moi ton nom. » – « Et pourquoi, dit-il, me demandes-tu mon nom ? » Là même, il le bénit.

31Jacob appela ce lieu Peniel – c’est-à-dire Face-de-Dieu – car « j’ai vu Dieu face à face et ma vie a été sauve ».

32Le soleil se levait quand il passa Penouël. Il boitait de la hanche.

33C’est pourquoi les fils d’Israël ne mangent pas le muscle de la cuisse qui est à la courbe du fémur, aujourd’hui encore. Il avait en effet heurté Jacob à la courbe du fémur, au muscle de la cuisse.

Le récit dit « la lutte de Jacob avec l’ange » a inspiré de nombreux artistes, en particulier dans la peinture. J’ai choisi l’œuvre d’Arcabas pour l’illustrer. Il y a comme une inversion des rôles par rapport au récit : la force de Jacob et la brutalité de l’ange sont transformés en une étreinte de tendresse ! Et au cœur de cette étreinte, un Jacob nu, marqué à la hanche par un hématome, comme un signe plutôt qu’une blessure.

Cette nudité de Jacob me parle de vulnérabilité, pas immédiatement lisible dans cet épisode, mais que l’on perçoit dans les lignes qui le précède (et d’autres épisodes avant lui). Je garde cette représentation de la tendresse d’un Dieu « caché dans un ange » et de cette vulnérabilité de Jacob luttant pour son avenir.

Si Arcabas a pris sa liberté par rapport à ce récit, je prendrai la mienne en le laissant nous parler de ma pratique dans l’accompagnement spirituel des personnes détenues.



La lutte de Jacob avec l'ange, par le peintre Arcabas


lundi 20 avril 2026

"Lueurs au creux de l'ombre": un article de presse

Et toujours la possibilité de le commander dans toutes les librairies de Suisse, de France et de Belgique...


jeudi 16 avril 2026

Entre 4 murs. Entre 4 yeux. Un accompagnement spirituel. (3 et fin)

C’est avec ce titre que j’ai voulu présenter un témoignage sur mon engagement comme aumônier sur deux lieux différents et auprès de deux populations distinctes : les personnes détenues dans les prisons et les patients dans les hôpitaux. Voici le dernier volets de ces trois articles.


Ainsi, la visite est la promesse d’une rencontre. Elle peut être courte, prolongée, émouvante, éprouvante, surprenante, apparemment banale, enrichissante… ou manquée ! 

 

Elle est très organisée dans les prisons et plus spontanée dans le hôpitaux. Elle va dépendre de la situation personnelle de la personne visitée : ses préoccupations du moments, l’état de santé, l’organisation des soins, la situation pénale, ou la condition carcérale, ou encore leurs répercussions sur ses liens avec les proches, etc… Autant de réalités qui vont favoriser ou gêner la rencontre.

 

Et puis, bien sûr, il y a la liberté d’accepter de me recevoir ou non, ou m’ignorer… ou faire semblant de m’ignorer. Je pense à ces personne qui font mine d’éviter l’aumônier, mais dont le regard et le langage du corps disent: Essayez quand même ! Et combien de rencontres éminemment spirituelles ai-je eu avec des « ...pas intéressés par la religion » ?

 

Avec sa dynamique propre, une rencontre, en somme, peut se définir par trois verbes. le premier, OSER. Oser entrer dans la chambre d’une personne mourante et s’approcher, oser rester, oser toucher et être touché. Oser se mettre à l’écoute d’une personne condamnée par tous, rejetée par ses proches. Oser poser un regard qui accueillera son humanité profonde, oser  vivre avec elle la quête d’une réconciliation intérieure, sans banaliser le délit commis, mais sans l’amplifier à l’extrême non plus.

 

Puis, DOSER. Doser sa posture : se tenir proche ou à quel endroit ? Doser ses gestes : une main qui se posera ou pas sur la sienne ? Et si oui, à quel moment et de quelle manière ? Doser sa parole :  parler ou renoncer à parler ? Avec quelle force ou quel ton ? Et enfin doser sa présence : quand se retirer, à quel signe de fatigue ou d’apaisement – ou d’agacement ? Après quelle durée, selon un temps qui n’est pas réglementé – mais discerner ?

 

Et enfin, Se retirer. Ce sera ma conclusion. L’aumônier, l’écoutant, doit savoir s’éclipser, voire être oublié, et y consentir ! Il peut aussi accueillir le fait d’être reconnu, entendre la reconnaissance exprimée pour son soutien, et ne pas s’enorgueillir !

 

Un exemple dans les prisons. Lors de leur libération, les détenus me promettent parfois que nous nous reverrons une fois libérés. C’est rarement possible, du fait de leur renvoi de Suisse la plupart du tempsmais j’accueille l’invitation. Et je précise que, si une fois sorti, il renonçait à ce projet, je ne serai pas vexé ni déçu. Car je n’ignore pas que, malgré que je suis un souvenir positif de ce temps passé en prison, je leur rappelle tout de même… la prison ! Alors, une fois sorti, y « revenir » (même indirectement autour d’un café) ce n’est pas toujours possible pour eux. Et je le comprends ! Je veille ainsi à prévenir toute culpabilité inutile s’ils venaient à manquer à leur parole.

 

Le philosophe Martin Buber a écrit : « Toute vie véritable est rencontre ». Cette citation dit, en quelques mots, sa pensée que l’humain ne peut exister qu’en vivant en lien avec ses semblables.

Mon privilège est de me tenir au cœur de cette réalité. Et d’en apprécier les douceurs, comme les âpretés…





mardi 14 avril 2026

ÊTRE EXCLU… C’EST EXCLU !

L’exclusion. La fausse bonne idée. La résolution aveugle d’un conflit. Elle ajoute du vitriol à la plaie. Elle semble apaiser les cœurs, mais elle porte un masque qui cache sa cruauté. Elle se réjouit de sa réussite en ignorant l’avenir assuré de son échec.
Elle a été le fait des régimes totalitaires d’antan… qu’ils soit ecclésiastiques ou politiques. On la voudrait d’un autre temps. Mais hélas, pas besoin d’être si grand ou institutionnalisé pour l’abriter. Elle peut gagner les cœurs des plus petits ensembles humains : sociétés diverses, clubs en tous genres et autres « amicales »… Et encore les plus précieux : la famille, l’amitié, l’amour.
J’ai commenté un texte de l’Evangile selon Marc, dans lequel Jésus guérit un lépreux. Le monde antique en fit les numéros un de l’exclusion sociale et religieuse (Marc 1, 40-42).
« Ainsi, pour nous, dont le besoin de guérir d’une lèpre physique n’est plus aussi nécessaire qu’alors, de quelle lèpre existentielle pourrions-nous être frappé aujourd’hui ? Qui pourrait bien être notre « lépreux » ? De quelle peau sera-t-il ou sera-t-elle vêtu pour se présenter à nous avec ce cri impur, impur, ou pour le dire autrement « Ignore-moi ! Déteste-moi ! Rejette-moi ! » ? Jusqu’où prendrons-nous exemple sur la volonté de Jésus d’accueillir un exclu de le ramener vers nous ? »
« L’amour est une longue patience dont l’amour est le prix », a chanté Charlotte Savary. Telle est la pureté qu’il vaut la peine de préserver, le sain (saint… ?) remède au conflit : marcher ensemble selon l’amour.

L'accueil du père admirable par Arcabas (Luc 15, 11-32)

lundi 13 avril 2026

Entre 4 murs. Entre 4 yeux. Un accompagnement spirituel (2)

C’est avec ce titre que j’ai voulu présenter un témoignage (en trois volets) sur mon engagement comme aumônier sur deux lieux différents et auprès de deux populations distinctes : les personnes détenues dans les prisons et les patients dans les hôpitaux.

Voilà pour la structure de mon temps, mais il y aussi une intention à mes visites. On m’a suggéré, pour un article dans la presse, de choisir un texte de la Bible qui caractérise mon engagement. Il se trouve dans l’Évangile de Matthieu, au chapitre 9. Je pense, en particulier, à cette parole de Jésus : « Aller donc apprendre ce que signifie : c’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices ! »

Ce texte m’accompagne depuis le début de mon ministère dans les prisons. Jésus mange dans la maison d’un nommé Levi, un collecteur d’impôts : un être considéré comme malhonnête et impur, indigne d’une telle visite ! Et pourtant, aux religieux qui s’en offusque, Jésus les renvoie à cette leçon : Aller donc apprendre ce que cela veut dire « aimer de compassion, ne pas juger, passer outre les objections, accueillir les vulnérabilités de la personne humaine. Et lui dire un amour qui ne l’a pas attendue pour s’offrir à elle ! »

Pour moi, Jésus invite dans cette parole à préférer l’insécurité de l’amour inconditionnelle à la sureté artificielle de nos « sacrifices » : de bonnes actions qui n’intéressent que nous, une bonne conscience qui nous rend insensible à la souffrance d’autrui, l’assurance trompeuse d’être un plus méritant parce que… etc.

« Apprendre la miséricorde » ? On peut bien se moquer de ces religieux, mais saurait-on mieux ce que cela signifie « la miséricorde » et plus encore : « la miséricorde que Dieu veut » ?

« Miséricorde ». Pour le vocabulaire, on a parlé de compassion, d’empathie, d’attention… et bien sûr, d’un bouleversement ! Mais, au-delà du vocabulaire, je choisis de rester à l’école de l’amour du Christ, à savoir ne pas se soustraire à la rencontre de l’humain en souffrance, être disponible pour accompagner les mouvements de son être intérieur et d’en être instruit plutôt que de tout savoir, d’en être enrichit souvent, en offrant un amour qui se donne sans attendre de retour sur investissement…

Je m’interroge aussi souvent si, de nous deux (le visitant et le visité), je ne suis pas le plus redevable des deux ? Mais dans la pratique de l’accompagnement spirituel : qu’est-ce que cela implique de se tenir en face d’une personne détenue ? Qu’est-ce que cela bouleverse de se tenir près d’une personne qui est en train de mourir ?

Des leçons de vie assurément ! Et pas uniquement théoriques, car la vie que j’accompagne ne saurait se rencontrer sans quelques émotions utiles à une rencontre véritable. Des émotions qui ne sont pas de l’émotivité, qui nous ferait manquer les fruits authentique d’une attention généreuse à autrui, car je suis engagé, auprès du souffrant, à vivre des émotions qui me porte sans qu’elle me déporte…

Apprendre c’est donc plus que d’acquérir des postures et des gestes techniques (même s’ils sont tout à fait utiles et nécessaires)… Apprendre, dans le fond, c’est tout simplement : Ne pas savoir… Je me rappelle cette expression de Lytta Basset, qui parlait du « non-savoir » de l’aumônier : une entrée en matière aussi simple que redoutable. Mais cette sobriété fera justement la fécondité de la rencontre ! J’ai noté dans un article : « Qu’une écoute qui sait n’entend plus ! »

J’aimerais dire encore que ce « non-savoir » est une espèce de « pauvreté », que je ne fuis pas, mais, au contraire, que je cultive : « Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des Cieux est à eux. » (Mt 5,3). Je me laisse porter par la « pauvreté en esprit » des béatitudes : elle est ma sagesse, ma capacité, parce qu’elle est une pauvreté qui m’ouvre toute grande les portes du Royaume des Cieux ! Et pour le disciple du Christ que je désir être, avoir le Royaume des Cieux, ce n’est pas toucher un lot de consolation, mais c’est obtenir toute la plénitude de Dieu !

(La suite et la conclusion sera dans la parution suivante). Entre 4 murs. Entre 4 yeux. Un accompagnement spirituel (3)


Une icone byzantine du Christ miséricordieux


samedi 11 avril 2026

"Lueurs au creux de l'ombre": J'étais en prison et vous êtes venus à moi (la prédication)

Que l’amour fraternel demeure… Cette injonction de la lettre aux Hébreux à toute sa valeur et son sens. Je l’ai dit tout à l’heure : dans le Nouveau Testament, la prison c’est un lieu qui sanctionne les témoins de la foi au Christ, dont le plus « fameux », si l’on peut dire, est l’apôtre Paul. Combien de séjours dans les geôles romaines, combien de billets ou de lettres envoyées de prison ? A tel point qu’ils se considérait lui-même comme « le prisonnier du Christ » (Ep 3,1)

Prédication offerte aux assemblées paroissiales de la région de Lavaux. Dans le cadre d'une sensibilisation au travail de l'aumônerie pénitentiaire et de mon livre "Lueurs au creux de l'ombre". Les textes sont Esaïe 61, Hébreux 13 et Matthieu 25.

L’amour fraternel, c’est se souvenir, c’est ne pas perdre le lien qui lie la communauté aux frères et sœurs emprisonnés. C’est une invitation à la solidarité, à ne pas abandonner ceux qui souffre en prison.

Parce que l’on souffre en prison. La prison n’est pas – et ne l’était encore moins à cette époque – l’hôtel 4 étoiles dans lequel les gens parfois imagine le quotidien des personnes détenues. Je l’ai dit et écrit : « … même si une personne détenue vit dans des conditions convenables (cellule, repas, occupation, projet d’avenir, etc.), il lui restera toujours cette peine d’être privé de liberté. Pas besoin d’ajouter des vexations, du mépris ou tout autre « complément d’inhumanité » à sa situation. La peine privative de liberté suffit amplement à répondre à la demande de la société de voir une infraction à la loi sanctionnée. »

L’amour fraternel est aussi une identification par l’empathie, comme si vous étiez prisonniers avec eux (3). Mais la prison est un lieu fermé qui ne se laisse pas montrer à qui veux. Pour cela, il faut le courage de s’y rendre, et l’humilité de rencontrer les personnes détenues comme celles et ceux qui travaillent. Ce fut mon cas, et les leçons de ces années, je les partage dans mon livre.

Mais il y a encore, dans cette lettre, une autre manière de s’identifier : …puisque vous aussi, vous avez un corps (3). Pourquoi cette précision ? Peut-être parce que nos corps nous rappellent à la fois ce qui nous unis et nous séparent : ils sont en prison et nous pas… C’est difficile à imaginer, je l’ai dit, mais on peut essayer :

Si notre corps est le compagnon de nos mouvements, libres et choisis la plupart du temps, peut-être aurons-nous une idée de notre angoisse s’il est entravé ? Si notre corps porte nos émotions et l’intention de nous joindre à autrui pour se voir et se parler… Peut-être aurons-nous une idée notre blessure si nous sommes privés de ces affections ?

Je l’ai observé et écrit : La peine de prison pèse, oppresse, obsède, et parfois blesse (…) En les côtoyant au jour le jour, j’ai pensé à un mot qui qualifierait le ressenti de la privation de liberté, et ce mot a été celui d’âpreté. La personne détenue ne vit pas forcément dans un désespoir constant ni dans un confort douillet. Mais il y a un petit goût amer à tout ce que vous vivez. Et le dictionnaire français le précise bien : l’âpreté est une sensation pénible, désagréable ; elle a sa dureté et son amertume. »

« J’étais … ; en prison, et vous êtes venus à moi. » Tout à l’heure, j’ai indiqué que pour parler des personnes détenues que j’ai rencontré, il fallait écouter un autre mot de l’Evangile, celui de « miséricorde ».

Dans le texte de Matthieu que nous lisons, il semble que notre vie est appréciée – pour ne pas dire jugée… à la mesure des dons de miséricordes que nous adressons à celles et ceux qui sont en souffrance, en détresse, isolés, abandonnés… en deux mots : la miséricorde, c’est la corde dans la misère. Et toute la question de ce texte est : l’avons-nous tendu ou pas ?

Des actes de miséricordes qui font la différence ? Des actes qui justifient qui les a accomplis lors du jugement dernier ? Cela pourrait bousculer notre conviction d’un salut par la foi seule ? Mais ce qui devrait nous rassurer sur ce point, c’est l’ignorance qu’il en ont de les avoir accomplis ! C’est une manière de revenir à la grâce. Leur ignorance n’est pas une distraction, mais le fait d’une action libre de toute attente, elle s’accomplit dans la simplicité et la générosité, et parfois le courage…

Et s’il n’y a pas de « méritants » parmi ceux qui exerce la miséricorde, il n’y en a pas non plus parmi ceux qui la reçoivent. Le Fils de l’Homme s’identifie à toute personne qui est dans la précarité et l’humiliation. Je le rappelais tout à l’heure : Jésus ne fermait pas son cœur à qui venait à lui, quel qu’il soit ! Et qui peut dire qu’il n’a jamais eu besoin de la guérison du Christ ?

L’aumônier des prisons que j’ai été l’a écrit ainsi : « Je me souviens d’agents de détention s’étonnant qu’un de leurs « protégés » vienne à l’aumônerie. Soit du fait de sa non-appartenance à la religion chrétienne ou son désintérêt pour le fait religieux. Ou encore parce que son comportement n’était pas précisément celui d’un « enfant de chœur. » Mais je le dis clairement ici : notre accueil n’était pas un certificat de bonne conduite… »

J’aimerais conclure sur les mots du prophète Esaïe, que nous avons lus, et que Jésus a prononcé dans la Synagogue de Nazareth, dans l’Evangile de Luc : « Il m’a envoyé porter joyeux message aux humilités… proclamer aux captifs l’évasion, aux prisonniers l’éblouissement. » (1)

Ces mots n’ont cessé de porter mon ministère auprès des personnes détenues – et sans doute aussi de toute ma vie. Pour un aumônier de prison, ce mot « d’évasion » peut faire sourire… C’est bien pourtant de telles ouvertures et de telles clartés que j’ai cherché à partager avec eux. A leur écoute, j’étais un peu le « roi de l’évasion » - spirituellement s’entend !

Un extrait encore du livre à ce sujet : « Lors de chaque entretien, j’écoutais avec empathie les mouvements intérieurs de la personne détenue, dont certains n’étaient nommés que dans le petit bureau où je les accueillais. Ces émotions avaient leur importance. Elles étaient les signaux humains de leur existence. (…) L’estime de soi, l’apaisement, la réconciliation, le courage, la patience sont des valeurs existentielles que j’ai cherché à faire naître (ou renaître) en eux. J’étais comme un compagnon de voyage qui se tenait à leurs côtés, et dont l’écoute, réconfortante, donnait au récit de leur vie une chaleur bienfaisante. En ce sens, je prenais soin de leur être émotionnel. »

Cette année de la faveur du Seigneur, citée par Jésus, je l’ai partagée avec eux. Le Christ a choisi, dans sa citation, de s’arrêter avant la suite du texte d’Esaïe, plus menaçante… Voulait-il ainsi souligner cette année de la remise des dettes dont parle la Thorah (Dt 15,1) ? Et si sa main à voulu retenir le jugement pour ouvrir un temps de grâce et de réconciliation… qui étais-je pour l’en empêcher ?


Photo: Eric Imseng


mardi 7 avril 2026

Entre 4 murs. Entre 4 yeux. Un accompagnement spirituel (1)

C’est avec ce titre que j’ai voulu présenter un témoignage (en trois volets) sur mon engagement comme aumônier sur deux lieux différents et auprès de deux populations distinctes : les personnes détenues dans les prisons et les patients dans les hôpitaux.

Observez avec moi la photo de ces deux enfants. J’y vois l’intensité de la peine de l’enfant souffrant… et la douceur empruntée du jeune consolateur ! Et je m’y retrouve, personnellement, dans l’exercice de ma tâche, car accompagner des personnes en situation de fragilité demande de l’authenticité autant que de consentir à être vulnérable !

De cette position particulière, j’ai souhaité partager avec vous la richesse autant que l’inconfort, parfois, d’un accompagnement adressé à des personnes différentes, dans des contextes différents. Et pourtant, il y a certaines similitudes que j’ai pu observer.

À l’hôpital de gériatrie, par exemple, il n’est pas rare d’entendre : « Je suis en prison, ici ! ». Pour moi, qui visite de « vrais » détenus, c’est une occasion intéressante de parler avec ces patients de ce qu’ils ressentent comme une « prison » ? Une occasion pour eux de pouvoir me dire combien leur liberté leur paraît réduite, limitée, voire refusée !

Et dans les prisons ? J’ai souvent, avec les détenus, un entretien similaire à celui des patients, quand nous parlons du temps de leur arrivée, celui de leur temps de cure, puis celui de leur retour à la maison. Pour un détenu, quitter la prison c’est devoir faire face à la surprenant crainte de retrouver la liberté. Arriver en prison est angoissant… et en repartir, tout autant ! Et bien, il peut en être de même pour les patients : la perspective d’un retour à la maison peut être inquiétante, s’il faut aller en EMS, par exemple, ou apaisante, s’il est possible de rentrer chez soi ! Mais pour eux tous, la question demeure : est-ce que ce sera un retour à l’existence d’avant ? Ou autrement ? Ou Pire ?

Aux uns comme aux autres, je rends visite. C’est la base de mon activité d’accompagnant spirituel. Et, très concrètement, C’est une exigence dans mon agenda. Cela veut dire plusieurs demi-journées (dont une soirée pour des visite à la prison d’exécution de peine de La Brenaz) ; ainsi, toute une partie de mon temps qui est bloqué, j’aimerais dire consacré, à cette engagement et disponibilité – et qu’il faut veiller à préserver, ce qui n’est pas toujours simple…

La suite sera disponible dans la parution suivante: Entre 4 murs. Entre 4 yeux. Un accompagnement spirituel (2)



dimanche 5 avril 2026

"Il vit et il crut..." (Une méditation du jour de Pâques dans les prisons)

« Il vit et il crut »... VOIRCROIRE… deux verbes qui n’ont pas toujours fait bon ménage quand on parle de la foi. Et pourtant, comment vivre sans eux ? VOIR c’est le verbe qui dit que nous avons deux yeux et qu’ils ont une importance cruciale pour observer, s’orienter, se reconnaître… Et bien sûr, il nous arrive de ne pas voir. CROIRE c’est le verbe qui dit que tout ne se voit pas avec les yeux, c’est le verbe pour dire la confiance, mais aussi la conviction… Car nous pouvons avoir de bonnes raisons de croire.

Le voir et le croire apparaissent dans plusieurs scènes du chapitre 20 de l’Évangile de Jean et c’est consciemment que l’évangéliste développe la question du VOIR et du CROIRE ! Voir pour croire ? Que faut-il voir pour croire ? Et enfin : peut-on croire sans voir ?

 

Courte prédication offerte aux détenu.e.s des prisons à Genève. Texte de L’Évangile: Jean 20,1-10.


« Il vit et il crut » … à cause d’un SIGNE. Dans l’Évangile de Jean, ce mot est très important. Les miracles accomplis par Jésus, par exemple, sont des signes, c’est-à-dire qu’ils sont porteurs d’un message qui nous invite à la confiance dans le Christ, à la foi en Dieu !

 

En cet instant, ce  disciple « qui a couru plus vite que Pierre » vient d’entrer dans un tombeau vide. Et comme Pierre avant lui, il voit le signe : ces bandelettes « posées là » et « le linge qui avait recouvert la tête »… mais qui est « roulé à part, dans une autre endroit. »

 

Ainsi, ce tombeau n’est pas seulement vide, il contient une INTRIGUE… encore une manière pour l’évangéliste de composer ces récits de résurrection. Ces bandelettes, comme abandonnées,  et surtout ce linge soigneusement roulé à part… tout cela ne contredit-il pas le VOIR de Marie de Magdala : « On a enlevé du tombeau le Seigneur, et nous ne savons pas où on l’a mis. » (2 ) ? Tout cela ne MONTRE-T-IL pas au contraire que le corps n’a été ni volé ni déplacé, tout cela ne laisse-t-il pas VOIR des gestes conscients pour s’en défaire en quittant ce tombeau ? 

 

Au VOIR paniqué de Marie, il y eu le VOIR stérile de Pierre. Maintenant, « l’autre disciple, celui qui était arrivé le premier, entre à son tour dans le tombeau… » Et c’est le VOIR de la foi : il n’y plus de peur ni de doute : « Jésus devait se relever d’entre les morts » (9) Eh bien, cela est ACCOMPLI !

 

Est-ce que des paroles de Jésus lui sont revenues en mémoire ? Sans doute… Comme celles dites à Marthe devant le tombeau de Lazare : « Je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra. Et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? (11.25) 


Et nous, croyons-nous cela ? 

 

Alors que le disciple que Jésus aimait VOIT et CROIT sur paroles, ces signes de la résurrection, alors que ces paroles de Jésus ne sont pas encore « l’Écriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts » (9)…  nous, qui écoutons cet Évangile aujourd’hui, que VOYONS-nous, que lisons-nous, que CROYONS-nous ? Accepterons-nous de vivre ce passage du mystère à l’intrigue, de l’intrigue au sens, et du sens à la foi ?

 

Nous n’avons aujourd’hui que « l’Écriture » pour croire… Oui, mais pas seulement : nous avons aussi cette béatitude que Jésus adressa à Thomas : « Parce que tu m’as VU, tu as CRU ; bienheureux (celles et ceux) qui, sans avoir VU, ont CRU. » (29)

Christ est ressuscité ! Oui, il est vraiment ressuscité !




vendredi 3 avril 2026

Je te vois mourir sur cette croix ...

Combien d’images, d’objets, de scènes peintes… te figent, te dépeignent, te crient ainsi ?

Sur ce bois d’humiliation, je te vois, te laissant engloutir dans la mort.

Mais combien de regards te verront, en cet instant, engloutir toutes nos morts ?

Qui saisira, dans ton abandon souffrant, ta main nous saisissant ?

Abandonné, souffrant, mourant, tu n’es pas devant nous mais en nous, comme nous sommes en toi, abandonnés, souffrants, mourants.

À l’impossible question « Où es Dieu dans les souffrances injustes du monde » ? Tu réponds : « Je suis là, en toi. »

Je me souviens des mots d’Élie Wiesel. Près d’une potence d’Auschwitz, lors d’une exécution par pendaison, un enfant agonisait sans fin… Un des prisonniers, contraint d’y assister avec lui, s’écriait : « Mais où est Dieu ? » Et Élie Wiesel de répondre : « … je sentais en moi une voix qui lui répondait :  Où il est ? Le voici : il est pendu ici, à cette potence ! »

Tu es là, pendu au bois.

A chaque instant de ma souffrance ou lorsque je dois la regarder en face, je te sais en moi.

Tu es là, reconnaissant ce vivre de douleur et d’accablement et le fécondant de ta faiblesse et ton amour.

Je suis là, au pied de ta croix, frappé par l’amertume du monde et te nommant : « Jésus, Fils de David, aie pitié de moi ! »

Tu es là, en croix, habitant la souffrance du monde et me répondant : « Moi je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marchera pas dans l'obscurité, mais il aura la lumière de la vie. » (Jean 8,12)



lundi 30 mars 2026

"Lueurs au creux de l'ombre" : L' avenir du pardon ?... suite et fin (3)

En lien avec la parution de mon livre, je publie ici la conclusion de deux articles précédents sur la question de la justice pénale et du pardon.
Ainsi donc, la porte du pardon est ouverte, mais il y a un chemin à parcourir, une expérience à saisir pour en faire quelque chose envers celle ou celui qui nous aura blessé. Le pardon n’est ni règlementaire ni automatique…
Comme on l’a dit : « Dieu ne pardonnerait-il pas tout, car c’est son métier ? » Cette provocation dit combien la question du pardon peut-être superficiellement traitée. Avec de tels artifices, on offense... je pense, la valeur existentielle du pardon !
« Dieu peut-il vraiment tout pardonner ? », me demandait plus sérieusement une personne détenue. Après un cours temps de réflexion, je fus étonné – et le détenu avec moi sans doute – de ma réponse : « Non, je ne suis pas sûr que Dieu puisse TOUT pardonner. Mais ce dont je suis absolument certain, c’est que Dieu pardonne à TOUS!
Je reste aussi satisfait que perplexe de ma réponse, mais je la conserve pour la vérité qu’elle dit, à savoir que le pardon n’est pas qu’un fait, une décision que l’on prend ou pas, mais un chemin à parcourir dans un lien d’humanité !
Je cite ici Gislain Waterlot : « Demander pardon, accorder le pardon, c’est entrer dans la profondeur de l’humain, avec tout ce qu’il comporte de grandeur et de fragilité, de contradictions méconnues. Et peut-être que ni le coupable ni la (les) victime(s) ne souhaitent y entrer. La lucidité ferait courir trop de risque »
Cette citation dit la part d’ambivalence de la démarche du pardon : pas un « oui » d’office, pas un « non » d’emblée… Je pense même qu’elle offre la possibilité d’une abstention (que je préférerais au refus). Une manière de prendre notre responsabilité, de retenir le pardon dans un oui, mais de ne pas renoncer pour autant au pardon qui est à souhaiter, désirer. Il viendra sans doute, après un chemin, long, difficile, tortueux, mais il reste possible car, si on ne la franchit pas aujourd’hui… la porte reste ouverte !
Le pardon n’est pas une baguette magique qui transforme tout un instant par son acceptation. Le pardon n’est pas un coup de bâton non plus qui frappe de manière définitive par son refus. Quel que soit le temps qu’il faudra, les difficultés que l’on rencontrera, je pense que le pardon de Dieu ne nous dit pas tu dois, mais nous demande de dire oui et de se mettre en marche…
Une femme écrivaine a dit : le pardon n’est pas au bout du chemin, il est le chemin. Le chemin du pardon n’empêche pas la douleur de la blessure, la souffrance nécessaire qu’il faut pour la guérir. Le chemin du pardon ne nous empêche pas de faire face à notre responsabilité. Mais le chemin du pardon, nous ouvre un avenir.
Je conclue avec cette pensée que j’ai lue quelque part : « Lorsque tu pardonnes, tu ne changes pas le passé, mais tu changes ton avenir ».


La statue de justice, à Berne

Jacob au Yabboq, une bénédiction (2)

Je continue cette série d'articles, inspirés d'un travail de recherche en théologie pratique (lors de ma formation continue) sur le ...