jeudi 15 octobre 2026

Quelle saveur... quelle lumière pour ce monde?

Avez-vous entendu parler de la marche du sel ? Elle est une manifestation historique, conduite par la Mahatma Gandhi, le 12 mars 1930, en vue d’obtenir l'indépendance de l'Inde aux Britanniques. 

Cette marche débuta au nord-ouest du pays, accompagnée de quelques disciples et journalistes. Après un parcours à pied de près de 400 km, c’est plusieurs milliers de participants qui arrivent le 6 avril, au bord de l'océan Indien.

Alors, Gandhi s’avance dans l'eau et recueille dans ses mains un peu de sel. Par ce geste dérisoire et hautement symbolique, Il encourage ses compatriotes à violer le monopole d'État sur la distribution du sel qui impose à tous les consommateurs indiens, y compris les plus pauvres, un impôt sur le sel et leur interdit d'en récolter eux-mêmes.

Sur la plage, la foule imite le Mahatma et recueille de l'eau salée dans des récipients. Leur exemple est suivi partout dans le pays : les Indiens font évaporer l'eau et collectent le sel au vu des Britanniques. Il y aura plus de 60 000 arrestations ! Le Mahatma lui-même est arrêté et passe neuf mois en prison.

À la fin, le vice-roi reconnaît son impuissance à imposer la loi britannique. Cédant aux injonctions du Mahatma, il libère tous les prisonniers et accorde aux Indiens le droit de collecter eux-mêmes le sel.

Prédication offerte à l'assemblée paroissiale de Savigny-Forel. Texte du jour: Evangile selon Matthieu, chapitre 5, les versets 13 à 16.

« Vous êtes le sel de la terre… Vous êtes la lumière du monde… » Deux affirmations fortes de Jésus et qui nous interpelle avec vigueur. Et comment ne pas voir dans la marche du sel de Gandhi, et son résultat déterminant pour la vie du peuple indien, un exemple saisissant de cette parole du Christ !

Dans l’Evangile de Matthieu, Jésus débute son ministère par le fameux Sermon sur la montagne ! Il énonce des paroles d’autorité pour que la vie quotidienne et spirituelle de ceux qui l’écoutent honorent Dieu ! Son discours s’ouvre par les Béatitudes qui annoncent un bonheur paradoxal, qui peut se vivre dans l’épreuve et le manque, avec la force de de la confiance et de l’humilité.

C’est alors que Jésus nous désignent comme sel de la terre et lumière du monde. Nous sommes comme défiés à donner de la saveur à l’existence de nos contemporains (rappelez-vous la marche du sel…) Par nos actions – que Jésus dit bonnes – nous sommes appelés à devenir des signes visibles pour nos contemporains. Jésus ajoute qu’ils pourront ainsi saluer ces bienfaits, mais non pour louer ceux qui les accomplissent, mais notre Père céleste qui est dans les cieux !

« Vous êtes le sel de la terre… Vous êtes la lumière du monde… » Littéralement : c’est vous qui êtes – alors que vous m’écoutez – c’est vous qui êtes les porteurs et les ouvriers de ce Règne d’amour et de justice que je viens inaugurer !

Mais être est ici plus que faire. Être sel et lumière, c’est tout d’abord l’accueil en nous de la présence du Christ. Il est nécessaire que le Christ soit premièrement en nous sel et lumière… pour que nous puissions l’être à notre tour !

Mais à quoi sert le sel dans l’Antiquité ? Il assaisonne les plats, bien sûr… mais il conserve également la nourriture. Il peut être la marque d’un contrat : on parle ainsi d’une alliance de sel (Nb 18,19).

Ce sel et cette lumière nous appellent à prendre nos responsabilités en tant que disciples du Christ : devenir des personnes significatives pour nos proches, fiables dans nos engagements, travaillant à la préservation du sens de la vie dans ce monde !

Mais apparemment, il serait possible que le sel perde sa saveur… que la lumière soit retenue dans l’ombre ! J’ai lu que seul un sel de médiocre qualité – recueilli au bord de la mer morte – pouvait perdre ainsi sa saveur… Ce qui nous ramène à ce que nous disions plus haut : notre sel, le recueillons-nous dans le Christ, ou au bord d’un lieu sans vie… ?

 « Vous êtes le sel de la terre… Vous êtes la lumière du monde… » On peut rappeler que la lumière est une image qui dit la présence de Dieu. … Et si Dieu est lumière, il a pris cette décision aussi étonnante que magnifique : faire de nous les porteurs de celle-ci !

Antoine Nouis écrivait : « Il n’y a sans doute rien de plus orgueilleux que de vouloir être la lumière du monde, mais il n’y a rien de plus apaisant que d’entendre qu’en le vivant avec humilité, cette lumière brillera, même dans les ténèbres de ce monde »

Un proverbe chinois affirme : « Mieux allumer une bougie que de maudire l’obscurité. » Quelle que soit l’adversité, le disciple n’a pas besoin de forces particulières, il lui suffit – comme sur l’illustration de votre feuillet – de désigner la grâce de la présence du Christ… de l’accueillir et en faire don au monde !


La nuit étoilée, de Vincent Van Gogh


mardi 13 octobre 2026

Eloge de la rencontre...

Au cœur de mon service comme aumônier (que ce soit dans les prisons ou les hôpitaux), la visite. Et au cœur de la visite, la rencontre.

La rencontre: une promesse et un risque, un don et un abandon, une joie...

Cela m'a inspiré un petit texte que je vous partage ici:

La vie que je cherche à rencontrer a un souffle qui réchauffe mon âme, et la brûle un peu, parfois. 

Mutine, elle joue souvent à se parer d'apparences ou d'un peu de mystère, comme pour cacher un trésor, comme pour me dire : 

"Me désires-tu vraiment? 

À quel "non" renonceras-tu pour m'approcher? 

De quel "oui" te vêtiras-tu pour me séduire?"

Ayant appris à reconnaître mon dénuement d'homme de peu de foi, je lui réponds que je n'ai pas de grandes richesses, mais que je suis là, à son écoute. 

Et que je désire apprendre...

Alors, sa réponse me donne espoir: "Bien, tu apprends vite, reste un peu près de moi."

"Toute vie véritable est rencontre" (Martin Buber)

samedi 10 octobre 2026

Et vous accomplirez ainsi la loi du Christ (La prière de Jésus)...

En désignant l’illustration proposée sur un feuillet à l’assemblée – Votre illustration sur le blog) :


« Jésus leva les yeux au ciel et dit : « Père, l’heure est venue… » (1). Sur le seuil de sa Passion, Jésus prie. Les Evangiles présentent Jésus en prière, « dans la montagne, à l’écart », mais ne disent rien du contenu de sa prière (Mt 14,23 ; // Mc 6,46). Il faudra une demande des disciples à être enseigné à prier, pour que Jésus y réponde avec le Notre Père (Lc 11,2-4).

Les mots de Jésus en prière, nous les entendons encore dans le jardin de Gethsémané (Mt 26,39), la plus courte sans doute, dans une supplication de quelques mots. Et ici, la plus développée, dans le chapitre 17 de l’Evangile selon Jean, qu’elle occupe entièrement.

Prédication offerte à l'assemblée paroissiale de Bourg-en-Lavaux. Texte du jour: La prière de Jésus en Jean 17.

Cette prière d’adieu (comme on a pu la nommer) conclut les derniers entretiens de Jésus avec ses disciples (13 – 17). Des entretiens dans lesquels Jésus se révèle de manière plus intime qu’en public : « Je ne vous appelle plus serviteurs, (leur dira-t-il)…  Je vous appelle amis, parce que tout ce que j’ai entendu auprès de mon Père, je vous l’ai fait connaître. » (15,15).

Mais n’est-ce qu’une prière d’adieu ? Dans la peinture d’Arcabas sur votre feuillet, je vois Jésus, les yeux fermés. Rassemblé à l’intérieur de son être, il parle à son Père. La douceur de son visage ne doit pas faire oublier sa détermination à prendre soin de ses disciples.

Mais encore, Jésus, derrière ses yeux clos, contemple aussi son avenir, dans la communauté des croyants qui viendront après lui – et dont nous faisons partie aujourd’hui. Ces yeux fermés et se mains levées de Jésus en prière ouvre les nôtres sur les intentions et les précautions qu’il a adressé au Père et qui sont nécessaires à notre vie de foi, aujourd’hui encore.

Jésus nous offre ici, au plus profond de son être, pour notre génération, une prière de confiance, d’amour et d’unité.

Dans l’extrait que nous lisons ce matin, les expressions « je ne suis plus dans le monde », « j’étais avec eux », « je vais à toi » disent clairement que l’avenir des disciples dans le monde se fera sans sa présence, telle que ses disciples ont connu. Et le monde qui les attend promet de ne pas être tendre avec eux (14-15)… Et d’ailleurs, l’est-il avec nous ?

Par ses mains ouvertes, confiantes autant que suppliantes, face à l’hostilité du monde, Jésus demande à Dieu de nous en garder. Mais cette protection ne sera pas celle du confort douillet ni de la facilité.

Elle sera celle de l’assurance de ne pas périr par le Mauvais… Et pas la peine de chercher le diable pour savoir de quoi l’on parle. L’actualité de notre monde ne nous donne-t-elle pas des exemples, aussi nombreux que douloureux, de ce qui pourrait nous détruire physiquement !

Notre paix, notre confiance, elle, vient que cette protection a sa source dans notre appartenance au Christ : elle n’empêche pas la difficulté ou la détresse, mais elle suscite notre courage comme notre consolation par cette réalité : nous sommes pas du monde, mais de son univers à lui, de son Royaume à lui !

Alors protégés – oui, certes – mais pas « chouchouté » pour autant ! Si Jésus est Fils, il n’est pas un fils à papa – et nous non plus ! Comme le Christ a été exposé à l’hostilité du monde, nous le sommes aussi (15). Un disciple n’est pas plus grand que son maître… mais la protection du disciple n’est pas moindre que celle du maître ! « En ce monde vous êtes dans la détresse, mais prenez courage, j’ai vaincu le monde. » (Jn16,33)

La conclusion de notre extrait parle d’un envoi des disciples dans le monde soutenu par la consécration du Christ. Ainsi, la consécration précéderait-elle la mission ? Pas nécessairement… "Suis-moi. Il se leva et le suivi." (Mt 9,9). Faut-il rappeler que ces mots s'adressaient à un collecteur d'impôts - à la solde des Romains?

Mais tout de même, pour reprendre des mots de cet Evangile, Jésus envoie en mission des disciples et non des mercenaires. L’authenticité de notre consécration ne fait-elle pas celle de notre témoignage ? Si nous ne sommes pas à l’origine de notre mission, ne sommes-nous pas responsables de sa réalisation ?

Et pour la réaliser, quelle est notre ressource ? Ce visage paisible du Christ, peint par Arcabas, me donne à voir la source de la consécration du Christ : sa confiance en son Père.

C’est ainsi que la consécration de Jésus est la source de la nôtre. Et où la trouver mieux que dans sa Parole? La Parole du Christ, ce ne sont pas que des mots… mais des gestes, des attitudes, des attentions portées à autrui. Bref, la parole du Christ, dans les Evangiles, cela ressemble à des rencontres dans la vérité.

Et si cette parole est dite vérité, elle n’est pas pour autant un enfermement dans la peur, un esclavage d’exigences inatteignables, de contraintes sans fin ! « Vous connaitrez la vérité, et la vérité fera de vous des êtres libres. » (8,32). Une vérité simple, étonnante et intense, comme les traits et couleurs de ce tableau.

« Vérité ? » J’entends poindre la question : « Qu’est-ce que la vérité ? » (18,38) Vous vous souvenez, je pense, que Jésus ne donnera aucune réponse à cette question du gouverneur Ponce Pilate ?... Et pourtant, la vérité, elle se tenait justement en face de lui !

 « Et pour eux, je me consacre moi-même. » (19). Ces mots de Jésus semblent sortis de cette représentation du Christ. Quelle joie – et non quelle crainte – se donne à nous dans les mots de Jésus ! Jésus, le Christ, inspirant notre vie, fécondant nos pensées, soutenant nos actes… pour nous rendre non pas esclaves, mais libres !

Libres d’entreprendre, de chercher, de se tromper… Libres parce que la loi de Dieu est « au fond de nous-mêmes », selon la promesse de Jérémie, dans notre être profond ! La promesse réalisée en Christ d’une alliance de vérité selon le cœur de Dieu !

Libres de servir et d’aimer notre prochain, comme nous l’y invite la première épitre de Jean : rendre l’amour de Dieu « visible » dans notre amour concret pour autrui.

Et une fois encore, à l’image du Christ, cet amour ne sera pas fait que des mots, mais des actions, aussi généreuses que coûteuses, aussi déraisonnables, parfois, que nécessaires !

« Mes enfants, (dit encore Jean dans sa lettre)… n’aimons pas seulement en paroles, avec de beaux discours ; faisons preuve d’un véritable amour qui se manifeste par des actes. » (1 Jn 3,18). Et l’apôtre Paul conclura : « … vous accomplirez ainsi la loi du Christ. » (Ga 6 ,2)


Jésus en prière, par le peintre Arcabas

mercredi 7 octobre 2026

"Se dire tel que l’on est"... Un extrait de mon livre sur l'aumônerie de prison.

Je vous transcris ici un extrait de mon livre « Lueurs au creux de l’ombre », paru aux Editions Vérone :

Chapitre 2 :  Se dire tel que l’on est

Un mot reviendra souvent au cours de ce livre : l’entretien. Un entretien pour être accueilli, en confiance. Un entretien pour parler, bien sûr, mais surtout être écouté. Être écouté pour aller au plus près de ce que l’on vit. Et arriver à se dire tel que l’on est.

— Quand nous imaginons tes rencontres avec les personnes détenues, on se demande de quoi vous pouviez bien parler ?

— Cette question m’a souvent été posée et j’y réponds tout de suite. Je pense à Hannah*[1], rencontrée immédiatement après son arrestation. Séparée du jour au lendemain de ses enfants parce que soupçonnée de trafic de stupéfiants, délit qu’elle dit avoir commis à son insu. On pourrait facilement se débarrasser de sa détresse en disant que c’est bien fait pour elle, qu’elle aurait dû savoir que cela pouvait finir ainsi… Sans doute, mais pour ma part, j’ai choisi d’aborder ces personnes et leurs situations par le biais de la seule responsabilité plutôt que la culpabilité. Je n’y ai jamais ajouté de vexations. Cela avait l’avantage de rester dans un lien authentique d’humanité avec la personne, sans réprobation excessive ni excuses faciles. J’ai toujours été franc avec ces personnes, jamais ironique ou blessant !

D’autant plus que des situations comme celles-ci peuvent être très complexes. Combien de femmes ou d’hommes se sont fait piéger par l’offre de convoyer des produits stupéfiants sous couvert de « médecine traditionnelle » ? Allez donc ensuite expliquer cela à un procureur ? Alors qu’elle est là, devant moi, pour un premier entretien, c’est comme si un couvercle d’émotions explosait d’un coup et, dans ses larmes, se déverse enfin la prise de conscience des risques encourus… et de sa crédulité ! Pendant les jours qui suivront, chaque entretien commencera par le cri de douleur de cette mère pour retrouver au plus vite ses enfants. Certes, ils ont été confiés à une personne proche, mais cela suffit-il à consoler une maman ? Il faudra quelques semaines pour que cette eau amère se tarisse et que la perspective de reprendre contact avec ses enfants (par téléphone au moins) puisse être envisagée et l’apaise, enfin.

— Tous tes entretiens étaient-ils aussi intenses émotionnellement ? — Pas forcément. Chaque entretien avait son rythme, sa profondeur, son aisance ou sa difficulté. Lors d’un premier entretien avec une personne incarcérée, j’observais des réactions très diverses, allant de la résignation à l’incompréhension. J’entendais parfois l’aveu d’une ignorance de la « case prison » qu’elle avait cherché à entretenir, sciemment ou non. Mais l’arrestation l’avait ramenée brutalement à la réalité. La peur de la prison n’avait pas joué son rôle préventif, tant elle était convaincue qu’elle ne se ferait pas prendre… Mais il y a également des situations dont j’ai appris à connaître la complexité, en particulier lorsque ce n’était pas la première fois que la personne était en prison. On parle alors de récidive, ce qui est régulièrement débattu entre professionnels du monde pénitentiaire et pénal, et parfois aussi dans les médias. N’avoir rien appris, c’est l’impression qu’une personne en récidive pourrait donner, mais la question n’est pas si simple. J’ai assisté à des retours en prison quasi programmés, parce que rien des conditions d’existence de la personne n’avait été réglé. Ainsi, je voyais ces « récidivistes » ricocher de leur « prison du dehors » à la prison du dedans. Ils erraient de l’illégalité à la sanction pour repartir ensuite dans leur quotidien, libres mais pas libérés, et donc condamnés à y revenir ! Est-ce vraiment la prison qui ne sert à rien ? Il y a celles et ceux qui font DE la prison, mais qui FAIT la prison ? Mon expérience m’a fait prendre conscience que les conditions de détention, comme les perspectives de réhabilitation, sont le fruit de décisions politiques. Et en Suisse, ne sont-ils pas nos élus ? Les conditions de vie en prison pourraient bien être le résultat de nos choix – ou de nos abstentions. Et cela aura de nombreuses conséquences pour l’avenir des personnes détenues. Mais dans leur avenir, j’en suis convaincu, il y a aussi le nôtre ! S’il faut admettre que toutes les personnes détenues ne saisissent pas les perches qui leur sont tendues, il ne faut pas oublier certaines situations qui gâchent tout espoir de solution, tant le désordre entre leur situation personnelle et la légalité n’est qu’un enchevêtrement d’obstacles !


[1] Tous les prénoms suivis d’un astérisque sont des noms d’emprunt.

Vous retrouverez ce passage et d'autres rencontres avec les personnes détenues, ainsi que des réflexions sur la pratique de l'écoute et de l'accompagnement spirituel dans les prisons. Le livre est disponible dans les libraires de toute la francophonie.

Ci-dessous, les références pour l'acquérir.


  



lundi 5 octobre 2026

"En esprit et en vérité" ?...

Une parole au bord d’un puits…  Dialoguer avec celle ou celui qui ne croit pas comme nous ? Comment cette parole au bord d’un puits peut-elle nous éclairer ? Assurément, de bien des manières… Et, nous allons le voir, à la manière de Jésus de Nazareth.

Prédication offerte à l'assemblée paroissiale de Lavaux, en Suisse. Texte du jour: Evangile selon Jean, chapitre 4, les versets 5 à 26: le fameux épisode de la femme Samaritaine.

Nous sommes en plein midi, c’est l’heure la plus chaude du jour, une heure où l’on cherche à se tenir à l’ombre pour un peu de fraîcheur, plutôt qu’en plein soleil !

Et on peut dire qu’il y avait du beau monde autour de ce puits… A commencer par Jésus bien sûr mais, pour les besoins de la narration, il n’est pour l’instant qu’un juif, exténué, assis au bord du puits (6)

Avec lui, est encore présent, dans la mémoire, Jacob le patriarche, car le sol où se trouve ce puits qui porte son nom, il l’a acquis pour cent pièces d’argent aux fils d’Hamor, à son retour sain et sauf de sa fuite devant Laban. Et le texte de la Genèse note que Jacob y érigea même un autel qu’il nomma « El, Dieu d’Israël » (Gn 33,18-20)

Notre passage d’Evangile précise à son tour que, sur cette terre, les os de Joseph y reposent. Joseph l’a reçu en héritage de son père Jacob, comme une part de choix (Jn 4 7-9, cf. Gn 48,21-22). Des ossements de Joseph qui furent ramenés d’Egypte lors de la libération de l’exode sous la conduite de Moïse…

Jacob, Joseph, Moïse… Autant de mémoires prestigieuses qui habitent ce lieu. Autant de valeurs spirituelles, héritées de l’histoire et de la foi d’Israël, désormais dans une terre étrangère, parmi un peuple méprisé…

Bien sûr, les tourments de l’histoire ont attribué cette terre aux Samaritains dans les circonstances tragiques de l’exil. Bien sûr, leur vie et leur choix, les ont éloignés de la foi et du Temple d’Israël, mais les mépriser fut sans doute la plus mauvaise réponse à leur adresser ?

Le thème du culte de ce matin, nous appel à renoncer au mépris dans notre dialogue avec d’autres religions, à entendre les valeurs qui s’y vivent, là où nous pensions qu’il ne pouvait en avoir. Nous sommes exhortés d’accueillir le fait que des croyant qui ne vive pas leur foi comme nous pourraient bien nous apporter quelque chose de cette eau de Dieu dont nous parlions tout à l’heure.

Une source jaillissante au fond d’un puits profond… C’est le moment de revenir au bord de ce puits pour écouter le messie d’Israël rencontrer une femme méprisée justement, non seulement à cause de sa foi, mais encore par la conduite de son existence. Jésus s’est assis au bord de ce puits, comme pour s’assoir auprès de la vie d’une personne. Avec elle, à son écoute, ils vont « creuser leur puits ».

« Donne-moi à boire… » (7) Une demande qui peut surprendre. Le verbe de Dieu, le Logos (Jn 1,1), non seulement est fatigué, mais il a soif, et il ne peut y satisfaire lui-même… C’est une intention de cet Evangile de ne pas ignorer l’humanité du Christ, car le « Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous » (1,14). Mais il ne s’agissait pas pour lui de venir parader parmi nous et nous éblouir de son origine… Sa présence vient nous révéler l’amour du Père et dire sa solidarité avec la valeur de notre humanité. Christian de Chergé, encore lui, l’a dit en quelques mots, admirables : « Et le Verbe s’est fait frère. »

Dans ce puits, il y de l’eau, et c’est par elle qu’un premier malentendu a lieu entre Jésus et la Samaritaine. A la demande de Jésus, elle s’étonne : « Comment toi un juif tu me demande à boire ? » (9) Et le texte précise qu’un juif « normal » n’aurait jamais fait une telle demande !

Avec la question qui nous préoccupe ce matin, nous pouvons dire : et pourquoi pas ? Pourquoi ne pas goûter et cultiver une soif de la vie d’autrui, de ses coutumes, de sa foi, de sa religion… ? Pourquoi ne pas goûter de l’eau de Dieu qui viendrait d’une autre foi ? Et s’il-vous plaît… ne me dites pas : « Une autre fois ! »

Dans le proche Orient d’alors, l’eau est un bien très précieux. Mais l’est-elle moins aujourd’hui pour nous ? On peut vivre 30 jours sans manger… Mais pas plus de 3 jours sans boire ! Alors, peut-être pourrions-nous ce matin envisager qu’il y a quelque chose de vital pour notre propre foi à goûter à la foi d’autrui ?

Mais Jésus poursuit : « Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : “Donne-moi à boire”, c'est toi qui aurais demandé et il t'aurait donné de l'eau vive. » (10)
Le malentendu vient du sens littéral de l’eau, entendu par la femme, et le sens spirituel auquel pense Jésus. Dans la tradition biblique, un langage symbolique de l’eau, n’est pas nouveau : l’eau est la vie (Es 12,3 ; Jr 2,13 ; 17,13), mais c’est aussi la Loi ou même l’Esprit (Es 44,3 ; Jl 3,1).

Dans notre Evangile, Jésus ne parle pas d’une eau courante, comme nous en avons aujourd’hui dans nos foyers, il parle du don de l’Esprit (cf. 7,38-39). Il rappelle et accomplit la promesse que nous lisions tout à l’heure dans Es 44,3 : Car je répandrai des eaux sur l'assoiffé, des ruissellements sur la desséchée ; je répandrai mon Esprit sur ta descendance, ma bénédiction sur tes rejetons. L’Esprit Saint est le véritable sujet de l’eau que Jésus promet !

La vraie adoration Mais… qui a tort ? Qui a raison ? Nos pères ont adoré sur cette montagne et vous, vous affirmez qu'à Jérusalem se trouve le lieu où il faut adorer. » (20) Un malentendu encore, auquel Jésus va faire mieux que répondre.

21« Crois-moi, femme, l'heure vient où ce n'est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. (…) 23 Mais l'heure vient, elle est là, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité...  Cette heure qui vient et qui est là rend désuètes toutes les querelles à venir entre juifs et Samaritains de « tous poils »… Cette heure qui vient et qui est là, vide de toute pertinence la question d’une prédominance d’un lieu pour adorer Dieu. Sa parole nous contraint à quitter la pierre pour le souffle. Pour marcher avec confiance dans le Souffle de l’Esprit.

« Il n’y a pas de terre sainte, écrivait Jean-Yves Leloup, c’est la manière que nous avons de marcher sur cette terre qui la rend sainte » La vraie manière de croire à fait couler beaucoup d’encre vaine et parfois, à notre honte, beaucoup de sang !

Adorer le Père en Esprit et en vérité n’est pas le fait de l’esprit humain qui ne produit en général qu’exclusions, banalités ou interdits, avec son vocabulaire grecque de pacotille : Yfô, Yfôpà ; Yaka, Yakapa, Yavèkapà…. Etc. !

Si … Dieu est esprit ... et qu’il faille l’adorer…  En esprit et en vérité. » (24), alors, profitons pleinement de cette heure qui vient et qui est là : goûtons constamment à l’eau de Dieu que le Christ nous offre généreusement, laissons sa source jaillissante nous emporter vers des terres est des rencontres inattendues.



Vu par le peintre Etienne Parrocel, dit "Le Romain", 18e siècle



mercredi 30 septembre 2026

"Semer l'humanité dans les prisons" (Pour écouter l'émission en Podcast sur la RTS)...


Je vous propose ici l'émission consacrée à la parution de mon livre disponible en Podcast sur le site de la RTS Religion (Radio Télévision Suisse)

Pour l'écouter, taper:  https://www.rts.ch/religion/babel


Puis, cliquer sur le bouton "rechercher" (le petit cercle tout à droite) et taper "Eric Imseng"


Vous arriverez sur le Podcast de l'émission

Merci pour votre intérêt et bonne écoute...

Les références du livre : "Lueurs aux creux de l'ombre", publié aux éditions Vérone - et disponible dans les libraires de France, Suisse et Belgique. 

Ci-dessous, les références pour l'acquérir.





jeudi 24 septembre 2026

Rancœur... ou grand'coeur ?

Lors de mes accompagnements auprès de personnes détenues, je fais face, parfois, aux sentiments négatifs et émotions douloureuses qui les habitent. Par exemple. 

La tristesse en parlant des actes délictueux - grave ou moins - qu'ils ont commis.  

La colère lorsque leurs conditions de détentions sont injustes ou brutales. Ou que leur honte ou regrets sont déniés.

La peur à la perspective d'une audience ou d'un jugement. 

Ainsi, les infracteurs de la Loi ne coulent pas forcément des jours tranquilles, comme on pourrait le penser. 

Et j'ai coutume de dire que "je n'ai pas pitié d'eux, car ils méritent bien mieux que ça." Je ne suis pas auprès d'eux pour les plaindre (ce qu’ils ne comprendraient pas d'ailleurs) mais pour leur offrir une main qu'ils peuvent saisir pour s'aider à se relever.

Dans ma petite boîte à outils de l'accompagnant spirituel, j'ai de courtes histoires que je partage avec eux. Elles ont pour tâche de "poser à côté" de la situation ou de leur vécu (comme une parabole) un récit qui ouvrira peut-être à une compréhension nouvelle.

Pour favoriser des émotions pacifiées. Pour faire face et aller de l'avant. Pour progresser vers toujours plus d'authenticité, de courage et de patience.

Voici l'une d'entre elles. Elle m’a été rapportée au sujet de Nelson Mandela :  

"Après être devenu président de l’Afrique du Sud, j'ai demandé à certains membres de mon garde du corps d'aller faire une promenade en ville. Après la promenade, nous sommes allés déjeuner dans un restaurant.

Après un peu d'attente, le serveur est apparu qui portait nos menus. A ce moment-là, j'ai réalisé qu’il y avait un homme seul, à la table d’à côté. J'ai demandé à un de mes garde du corps: va inviter cet homme à nous rejoindre pour le repas.

L'homme s'est levé, a pris son assiette, et il s'est assis à côté de moi. Pendant qu'il mangeait, ses mains tremblaient constamment et il ne relevait pas la tête de sa nourriture. Quand nous avons fini, il m'a salué sans même me regarder. Je lui ai serré la main et il est parti !

Le garde du corps m'a dit : Madiba, cet homme doit être très malade, car ses mains n'arrêtaient pas de trembler en mangeant. Pas du tout, ai-je répondu, la raison de son tremblement est autre. 

Il m’a regardé bizarrement et je lui ai dit: Cet homme était le gardien de prison où j'ai été enfermé. Souvent, après la torture à laquelle j'ai été soumis, je criais et pleurais pour avoir de l'eau et il venait m'humilier :  il riait de moi et au lieu de me donner de l'eau il urinait sur ma tête. 

Non, il n'était pas malade, il avait peur et tremblait en craignant que, maintenant que je suis président, je l'envoie en prison et lui fasse la même chose qu'il a faite avec moi. Mais je ne suis pas comme ça, ce comportement ne fait pas partie de mes choix de vie.

Les esprits qui cherchent à se venger détruisent les États, tandis que ceux qui recherchent la réconciliation construisent les Nations.    

(Source: mur Facebook de Chicali Echeverría Martínez)·

J'ignore si cette anecdote est authentique. Mais elle soutient la conviction qui m’accompagne en écoutant ces moments sombres (et parfois révoltants) de leur vie en prison : leur liberté à faire des choix demeure, quel que soit leur vécu.

Ils ont (et nous avons) toujours le choix de nourrir la force plutôt que la violence, l'autorité plutôt que la brutalité... chercher un cours d'eau qui conduira à la mer plutôt que de jeter notre eau-vive dans un bassin mortifère pour qu'elle y croupisse ! Et qui pourrait ignorer le dur combat que ce choix peut exiger de nous?...

...L’Évangile ne l’ignore pas non plus.

Ne rendez à personne le mal pour le mal ; ayez à cœur de faire le bien devant tous les hommes. S’il est possible, pour autant que cela dépend de vous, vivez en paix avec tous les hommes. Ne vous vengez pas vous-mêmes, mes bien-aimés, mais laissez agir la colère de Dieu, car il est écrit : A moi la vengeance, c’est moi qui rétribuerai, dit le Seigneur. Mais si ton ennemi a faim, donne-lui à manger, s’il a soif, donne-lui à boire, car, ce faisant, tu amasseras des charbons ardents sur sa tête. Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien. 

 (L’apôtre Paul, dans sa lettre écrite aux chrétiens de la ville de Rome. Rm 12,21)

Vous retrouverez en partie ce passage et d'autres rencontres avec les personnes détenues dans mon livre : "Lueurs aux creux de l'ombre", publié aux éditions Vérone - et disponible dans les libraires de France, Suisse et Belgique. 

Ci-dessous, les références pour l'acquérir.



samedi 19 septembre 2026

Quel Dieu ?...

« Si l’on dit croire en Dieu ou ne pas y croire, il convient de préciser ce que l’on met sous ce mot et d’observer si le dieu dans lequel on croit, ou non, est digne de notre colère, de notre révolte, de notre athéisme ou de notre foi. »
(Jean-Yves Leloup, dans « Le Notre Père, une lecture spirituelle »)

Photo: Eric Imseng

lundi 14 septembre 2026

Comme une fenêtre ouverte sur la liberté...

Souvenir d'une rencontre avec les personnes détenues, parmi les plus étonnantes et significatives...

À mon retour de vacances, il y a désormais, lors de mes entretiens avec les détenu.e.s, un petit rituel : leur décrire les lieux où j'étais, en dégustant une spécialité du coin que j'ai ramenée, ceci autour d’un thé ou café. 

Et pourtant, lorsque j'entendis pour la première fois la personne détenue m'interroger: "Et vos vacances, ce sont-elles bien passées?" J’avais répondu rapidement à la question : "Très bien, merci" et préféré m’engager sur un autre sujet. 

Cependant, je lisais une certaine déception sur son visage et elle revint à la charge: "Et il a fait beau ?"

Je pensais intérieurement : "Attends, je ne vais tout de même pas raconter comment j’ai passé de belles vacances à quelqu’un qui en est privé : c’est trop cruel !"

Mais je perçois que c’est important et me lance dans quelques souvenirs de vacances. Ses yeux s’ouvrent alors et son cœur de même... et il n'est plus question de cruauté, mais je joie partagée. 

Je réalise, en cet instant, que je suis comme une fenêtre ouverte sur la liberté !

Depuis, je ramène à chaque fois quelques biscuits de la région visitée, et les partage simplement autour d'un café. J'y ajoute même quelques photos de paysages.

Et nous partageons un moment unique de curiosité joyeuse, de complicité, de réconfort...

Je suis le passeur étonné de la vie du dehors!

Vous retrouverez ce passage et d'autres rencontres avec les personnes détenues dans mon livre : "Lueurs aux creux de l'ombre", publié aux éditions Vérone - et disponible dans les libraires de France, Suisse et Belgique. 

Ci-dessous, les références pour l'acquérir.



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