dimanche 31 mai 2026

Le Christ : médecin et non bourreau...

Connaissez-vous le film « Le Retour de Martin Guerre » ? Inspiré d’une histoire vraie. Après une absence de plusieurs années, un paysan revient dans son village natal. Il y retrouve sa femme et les membres de sa famille. Mais des étrangers de passage identifient Martin comme étant Arnaud, d’un village voisin. Martin se défend et laisse les villageois divisés sur la question. Martin, est-il le véritable Martin Guerre ?

 

L’affaire est saisie au tribunal et le juge se prépare à acquitter Martin, mais à la dernière minute, un Martin Guerre se présente à la cour et sa ressemblance est si forte qu’elle remet en question l'issue du procès. Arnaud avoue finalement qu'il était soldat avec le vrai Martin, que celui-ci lui a dit qu'il ne retournerait jamais dans son village, et qu'il décida de prendre sa place. Arnaud – le faux Martin Guerre - est alors condamné à mort et exécuté.

 

Courte méditation d’une parole de l’Évangile de Luc partagées avec les détenus des prisons: chapitre 3, 15-22.

 

« Le retour de Martin Guerre » :  une sombre et romanesque histoire d’identité… négligée, usurpée, puis retrouvée. Elle rappelle l’importance de l’identité d’une personne. Et cette troublante histoire nous introduit à la question centrale de l'Évangile : Jean le Baptiste, est-il le vraie Messie ? Ou serait-ce Jésus de Nazareth ? 

 

Cette question habite intensément le peuple : les paroles puissantes de Jean, son baptême d’eau et de repentance, l’annonce d’un jugement imminent auquel il est urgent de se soustraire… Tout cela n’est-il pas le fait du Messie, décisif et puissant, que l’on attend… et qui rétablira l’ordre et la paix en Israël?

 

Mais notre texte passe de cette voix qui crie dans le désert – à une voix qui témoigne dans le ciel… De l’annonce de la colère de Dieu, notre évangile nous fait entendre une annonce de l’amour de Dieu qui établit Jésus, baptisé et priant, comme le Fils bien aimé du Père. 

 

Malgré l’humble reconnaissance de Jean pour Celui qui vient après lui, il n’en demeure pas moins une tension entre la prédication de Jean et celle de Jésus. Ainsi, les doutes qu’il exprimera : « Es-tu Celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » Et la réponse de Jésus est bouleversante : « …les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. » (11,2-5)

 

Le baptême d’Esprit Saint et de feu annoncé par Jean est désormais présent dans le monde, et son feu ne vient pas détruire, mais consumé ce qui nous tient éloigné du Dieu vivant et miséricordieux.

 

Le Christ, n’ignore pas le péché des hommes : ne s’est-il pas présenté comme celui qui est venu appeler « …non pas les justes, mais les pécheurs » ? N’affirme-t-il pas aussi que ce ne sont pas « …les biens portants qui ont besoin de médecin, mais les malades » ? (9,12-13) et il demandera enfin aux chefs religieux, que cette bienveillance dérange, d’aller « …apprendre ce que signifie cette parole de Dieu : …c’est la miséricorde que je veux. » (Mt 9,12-13) Ainsi, Jésus est un médecin et non un bourreau ! Son baptême porte le sceau de la miséricorde de Dieu : il est venu pour nous sauver, pas pour nous exécuter !

 

Dans un langage plus contemporain, on parle des « faucons », pour désigner ceux qui veulent la guerre » et des « colombes », pour parler de ceux qui veulent la paix. Et tel est le signe de l’Esprit Saint qui accompagne le baptême de Jésus, « …sous une apparence corporelle, comme une colombe », précise Luc.

Les interprétations sont nombreuses à son sujet : la colombe de l’arche de Noé ; l’amour de Dieu venant sur la terre ; l’esprit de Dieu planant au-dessus des eaux à la création ; etc. Et pourquoi choisir ? Toutes ont leur intérêt.

Mais si je ne pense pas utile de trancher à propos de ce que représente cette colombe, je suis certain de son message – que la lettre de Paul à Tite nous rappelle : « Lorsque Dieu, notre Sauveur, a manifesté sa bonté et son amour pour les hommes, il nous a sauvés, non pas à cause de la justice de nos propres actes, mais par sa miséricorde. Par le bain du baptême, … cet Esprit, Dieu l’a répandu sur nous en abondance, par Jésus Christ notre Sauveur... » (Tt 2 – 3) 

Le baptême du Christ nous plonge dans plus de grâce que de condamnation ! 

Henri Matisse: Les oiseaux (1947)


jeudi 21 mai 2026

“A qui irions-nous?” (Petite leçon d’orientation spirituelle)

Lorsque je fais une randonnée en montagne, j’observe, je transpire – mais je médite aussi. Marcher est pour moi un exercice physique, et une petite formation spirituelle.

Sur la photo d'illustration, il y a des panneaux d’orientation. Très utiles pour connaitre son but. Et prévoir le temps qu’il faudra pour y aller. Mais on ne les trouve que dans les bifurcations importantes.

Autrement, il y a de simples marques, visibles sur les arbres ou peints sur la pierre. Par exemple, trois bandes de couleurs : blanc, rouge, blanc. Lorsque vous l’apercevez cela signifie que vous êtes sur le bon chemin.

Or, lors de ma dernière randonnée, j’ai vécu un moment particulier. Je marche sur un sentier et soudain plus de sentier. Je vois une large prairie qui monte devant moi ; à droite elle descend vers ce qui semble être mon but ; et à gauche j’aperçois un couple qui remontre sur un chemin, mais dans le sens opposé à ma direction.

Comment faire ? Pas de panneau ! Pas de sentier ! Pas de carte ni boussole ! Et un couple qui semble me dire « c’est par là », mais dans une étrange direction ! Je tourne un peu en rond… Je scrute cette prairie plusieurs fois… et soudain, je la vois, à 50 mètres devant moi, au milieu de la prairie, peinte sur un petit rocher : la marque blanc, rouge, blanc !

J’ai retrouvé mon chemin : je connais à nouveau la bonne direction. Je reprends ma route : rassuré, motivé et joyeux ! « J’étais perdu et je suis retrouvé ! »

Courte prédication offerte aux personnes détenues dans les prisons. Évangile de la prédication : Jean 6, 60-69.

Avec cette expérience, j’ai noté – et vous aussi sans doute – la valeur de cette marque : elle ne m’a pas seulement remis sur le bon chemin, elle rendu la joie de poursuivre dans ce si magnifique paysage.

Marcher, traverser des passages difficiles, chercher, se réjouir, penser abandonner… tous ces verbes ont quelque chose en commun avec notre Évangile du jour.

Ce chapitre a commencé par une marque, un signe de Jésus : la multiplication des pains. Puis, le sens et la valeur de de ce signe est discuté : quel est la valeur de ce pain ? Et qui est vraiment celui qui le donne ?

Mais la discussion se passe mal… il y a une dispute avec des responsables religieux, mais aussi avec des disciples qui le suivent. Au point que certains d’entre eux cessent de suivre Jésus !

En montagne, comme dans notre marche de disciple avec Jésus, nous traversons des situations qui nous désorientent ; des paroles de Jésus nous paraissent difficiles à accepter. La question se pose alors : « Et vous, ne voulez-vous pas partir ? » (67)

Au cœur de cet entretien entre Jésus et les Douze apôtres, il y a une marque importante pour s’orienter dans notre vie de disciple du Christ, un signe capital qui se trouve dans cette parole de Jésus : Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie ! (63)

Comment comprendre ces mots ? Jésus n’a pas dit mes paroles sont des formules toutes faites et sans surprises pour vous faciliter la vie… Jésus n’a pas dit mes paroles sont d’habiles slogans pour vous faire acheter ce que vous regretterez plus tard…

Il a dit esprit et vie : on entend tout de suite quelque chose d’important, de vrai et de permanent. Mais à aucun moment quelque chose d’évident !

Le malentendu est courant dans l’Évangile de Jean. Ici, c’est un peu comme si Jésus disait : vous ne voyez que les gestes que je fais, vous n’entendez que le son des mots que je dis, mais vous rester aveugle et sourd à ce qui se passe réellement !

Jésus le disait à un théologien juif : Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’Esprit est esprit. (3,6). La chair, dans le Nouveau Testament, malgré toute sa richesse et sa complexité, ne peut recevoir d’elle-même la vie que le Christ nous offre . Et l’exigence est claire : il nous faut naître à l’Esprit !

Calvin, commentant ces paroles, précise : Si Jésus appelle sa Parole vie, c’est à cause de son effet, comme s’il l’appelait vivifiante. Dans les mots du Réformateur, c’est une manière de dire la parole du Christ comme foisonnante de vie et féconde pour notre être spirituel.

Une parole qui peut paraître rude, mais pas moins nécessaire et authentique. Et le vrai de l’amour n’est pas forcément sucré… la parole du Christ à des saveurs diverses !

L’exemple de ma randonnée en montagne nous rend bien service… mais elle manque un point important : Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as des paroles de vie éternelle. Et nous, nous avons cru et nous avons connu que tu es le Saint de Dieu. (68-69)

Dans sa confession, Pierre a des mots importants : A qui irions-nous ? – sinon à toi ! mais les verbes tu as – tu es… disent simplement que le lieu exact de notre foi et de notre paix, ce n’est pas une marque visible quelque part, mais elle se vit dans une relation intime avec une personne : Jésus – le Saint de Dieu !


Photo: Eric Imseng


mardi 12 mai 2026

Jacob au Yabboq, une bénédiction - la conclusion (5)

Inspiré d'un travail de recherche en théologie pratique sur le thème de la bénédiction, je termine ici ma réflexions sur le texte de la Genèse - Le passage du Yabboq - et son étonnante bénédiction, et fait le lien avec ma pratique de l'accompagnement spirituel des personnes détenues.

Après avoir pris le temps de lire cet épisode de Jacob au Yabboq et en réfléchissant à cette poussière, j’aimerais prendre le temps d’approfondir maintenant un second aspect du récit : au cœur de cette lutte étrange, une bénédiction est en jeu et elle est liée à un nom.

Et je vous rappelle la référence du texte que je travaille : Livre de la Genèse, 32, 23-33. Le passage du Yabboq (Traduction Œcuménique de la Bible).


Quel est ton nom?

En abordant le cours « Bénir - bénédiction », une autre question m’habitait : la bénédiction est-ce uniquement un temps de la liturgie adressé à l’assemblée à la fin d’une célébration ? N’y aurait-il pas quelque chose de la bénédiction dans l’accompagnement spirituel que je vis avec les personnes détenues ? J’en ai déjà dit quelques mots lors du chapitre précédent, mais avec l’angle spécifique des sens du mot diaconie. J’aimerais ici m’arrêter sur un chapitre d’E. Parmentier dans son livre « Cet étrange désir d’être béni. »[1]

La situation d’Ingrid Hermann, présentée par la théologienne, m’a renvoyé à ma propre situation d’aumônier dans les prisons. Son expérience auprès de ces enfants m’a convaincu que mon intuition n’était pas une illusion : quelqu’un dans sa pratique vivait une bénédiction en accompagnant des personnes en situation de vulnérabilité.

Malgré les limites, l’impuissance de son engagement, elle ouvre cependant des espaces qui peuvent donner de la valeur à la personne rencontrée, et je ne fais pas autre chose dans mon bureau de la prison. Et « appeler du bien, du respect, un avenir »[2] sur une personne, n’est-ce pas la bénir ?

Et puis il y a cette expression qu’elle formule en écho à la détermination de Jacob : « Nous ne vous laisserons pas sans que vous nous ayez béni. » Dans cette « lutte pour que la bénédiction soit et demeure »[3] auprès des personne détenues, dont je suis le compagnon de pain (étymologie du mot « compagnon), combien de fois ai-je pensé intérieurement – et dit parfois à haute voix – cette détermination ?

Bénir et être béni. Il y a équité dans notre communion avec le Seigneur qui béni. Il m’arrive de devoir clarifier avec eux que cette disposition spirituelle à vivre en Sa présence est un bien profondément partagé entre nous ? Il n’y a pas de Maître ni d’apprenti dans cette communion 


Bénir quelqu’un qui a un nom

J’aimerais, avant de conclure, réfléchir encore un moment à ce surprenant « ballet » de demandes du nom de chacun des lutteurs… et la réponse non moins surprenante de l’un d’eux. Chacun des protagonistes a, semble-t-il, une demande avec une intention différente selon qui pose la question : « l’homme » ou « Jacob »

Une première lecture donne l’impression d’une bénédiction jetée pour se débarrasser de la ténacité de Jacob qui fait craindre à « l’homme » de se retrouver captif de l’aurore. Mais il y a sa demande à connaître le nom de son adversaire. Elle souligne l’importance de connaître le nom pour bénir, ce qui m’a inspiré le titre de ce paragraphe : Bénir quelqu’un qui a un nom.

Lorsque Jacob devient Israël, il y a ici comme un hommage à la force de Jacob et une manière de donner à sa descendance une référence de courage pour le futur de sa « lutte avec Dieu et avec les hommes. » Mais le nouveau nom accordé à Jacob lui donne une audace nouvelle : Jacob lui demanda : « De grâce, indique-moi ton nom. » – « Et pourquoi, dit-il, me demandes-tu mon nom ? » Là même, il le bénit. Jacob semble avoir changé de ton et son intention n’est plus d’arracher une bénédiction mais de recevoir une grâce, celle de l’identité de « l’homme ». Veut-il avoir une confirmation de ce qu’il pressent depuis le début de cette lutte ?

La réponse de « l’homme » est étonnante, comme s’il faisait un clin d’œil à Jacob (« Mais enfin tu as bien saisi qui je suis ») ou un reproche amusé (« Tu sais bien que c’est impossible »). Dans cet échange, nous passons d’une bénédiction, accordée à quelqu’un qui a un nom, à un refus de révéler le nom de celui qui béni.

Il y a sans doute beaucoup à dire sur les liens de ce refus d’accéder à la demande de Jacob. Et ici encore, plusieurs parallèles bibliques existent. Ces références précisent notre compréhension de l’enjeu : « Donner son nom, c’est déjà se livrer. Dieu refuse de répondre pour sauvegarder son mystère, mais il bénit Jacob et confirme ainsi les bénédictions dont celui-ci a été l’objet. »[4]


Un nom et un visage

E. Parmentier note à propos de la formule de bénédiction qu’elle « donne visage à l’autre. »[5] Et je considère maintenant que les observations qui précèdent montrent qu’ il y a moyen de passer d’une formule de bénédiction, adressée à une assemblée, à une parole de bénédiction adressée à un visage, un individu.

Dans l’éthique de mon accompagnement, la bénédiction est accordée, de manière essentielle, par ma posture d’écoute « non jugeante ». Elle dit une ouverture avec laquelle je donne un visage à l’autre, non en le dévisageant, mais en l’envisageant…Ce non-jugement n’est pas une indifférence commode à la situation qui a mené ce visage en prison, mais il permet d’exercer un discernement important : je renonce à ne considérer l’infracteur par le seul prisme du délit.  Être bénédiction, dans cette posture, c’est redonner un visage à autrui, plutôt que de le frapper d’un masque d’indignité !

Ainsi, cette bénédiction, libre et consciente, donne non seulement un visage à celui que je rencontre, mais il façonne aussi quelque chose du mien. Cette mutualité de la bénédiction rejoint une note d’E. Parmentier à propos du visage de Jacob : « Ainsi la bénédiction de Dieu le rend à jamais vulnérable et fragile ! Le changement de nom ne vaut pas seulement pour Jacob, mais aussi pour le lieu, qui est interprété comme la « Face de Dieu » (Péni-El ), où un humain a vu la « face de Dieu » sans mourir.[6]

La vulnérabilité comme signe de notre humanité permettant d’apercevoir la face de Dieu sans mourir ? Cela représente une profonde interpellation ! Cette vulnérabilité devient entre nous un espace que je valorise, afin qu’il soit possible de vivre une réelle rencontre et un authentique « face-à-face », entre nous et en présence de Dieu ! Être vrai dans la faiblesse donne à notre rencontre « un visage de Dieu, qu’on le vive dans la fraternité de la foi ou celle de l’humanité. »[7]


Vivre une expérience spirituelle.

Pour conclure cette étude, j’ai choisi de dire encore quelques mots sur ce que ce texte donne à voir – et sans doute invite à vivre – dans les temps de lutte de notre existence. « Jacob appela ce lieu Peniel – c’est-à-dire Face-de-Dieu – car « j’ai vu Dieu face à face et ma vie a été sauve ». (32,31)

Penouël, dont la variante orthographique est Peniel, signifie « Face de Dieu. »[8] T. Römer laisse entendre qu’en choisissant ce nom Jacob « a compris à qui il avait eu affaire. »[9] Nous avons déjà dit qu’une telle rencontre, dans la tradition biblique, ne devrait pas avoir lieu sans faire mourir l’humain. Et pourtant Jacob est resté en vie !  

Boitant sous un soleil qui se lève, c’est un Jacob plus apaisé qui s’exprime ici. Cette étrange lutte lui a fait la grâce de saisir l’identité de Celui qui l’a blessé et béni. Sa nouvelle identité est également le fruit de ce mystérieux face à face et cela me ramène à l’œuvre d’Arcabas, cité au début de cette étude : Jacob, nu et vulnérable, a pris conscience d’une expérience tout à fait rare : « … car j’ai vu Dieu face à face et ma vie a été sauve ». Il y a quelque chose de cet apaisement également dans l'oeuvre de Rembrandt que j'ai choisi ici. Et qui donne une profondeur particulière à cet "affrontement."

La lutte de Jacob avec l'ange est une bonne nouvelle qui va à l’encontre de tant de conceptions erronées sur les intentions de Dieu envers notre condition humaine. Oui, un face à face avec Dieu pourrait bien laisser une trace douloureuse en nous, mais il ne nous tuera pas !



[1] E. Parmentier, Non pas avoir, mais être bénédiction, Labor et Fides, 2021, p. 304-312
[2] E. Parmentier, Notes de cours – UniGE
[3] E. Parmentier, Notes de cours – UniGE
[4] Les notes TOB précise en 32,30 : Indique-moi ton nom, cf. Ex 3,13-14 ; Jg 13,17-18 ; voir Jn 17,6.26 ; Ap 19,13.
[5] E. Parmentier, Notes de cours – UniGE
[6] E. Parmentier, Notes de cours – UniGE
[7] E. Parmentier, Notes de cours – UniGE
[8] Note de la TOB et Bible de Jérusalem
[9] T. Römer, L’Ancien Testament commenté, La Genèse, Labor et Fides et Bayard, 2016.


La lutte de Jacob avec l'ange, par Rembrandt


lundi 4 mai 2026

Jacob au Yabboq, une bénédiction (4)

Inspiré d'un travail de recherche en théologie pratique sur le thème de la bénédiction, je poursuis ma réflexions sur le texte de la Genèse - Le passage du Yabboq - et son étonnante bénédiction, et fait le lien avec ma pratique de l'accompagnement spirituel des personnes détenues.

Voici un premier développement en lien avec l'expression "se rouler dans la poussière".

Et je vous rappelle la référence du texte que je travaille : Livre de la Genèse, 32, 23-33. Le passage du Yabboq (Traduction Œcuménique de la Bible).

Et Jacob resta seul…

Avec cette expression, nous quittons l’agitation des préparatifs d’un sauvetage pour un moment plus décisif encore. Je suis sensible à l’impression que procurent ces quelques mots. Ils paraissent un instant prémonitoire avant une lutte éprouvante. Nous permettrait-il d’imaginer un Jacob vivant un instant de retour sur soi, une préparation intérieure avant une épreuve dont il pressentirait l’importance ? Le rédacteur n’a sans doute pas ce genre de préoccupations psychologiques, mais le fait qu’il prenne ici le temps d’une pause significative avant l’instant qui va suivre est une intention tout à fait plausible.

1.       Un homme se roula avec lui dans la poussière jusqu’au lever de l’aurore.

La question de l’identité de cet « homme » se pose. La Bible de Jérusalem traduit « quelqu’un », gardant le mystère. Si une telle situation peut surprendre un lecteur moderne, l’attaque d’un être surnaturel sur un humain est présentée par les commentateurs comme un motif courant du folklore antique.[1]

Cette attaque nocturne a d’ailleurs un parallèle biblique, en Ex 4,24-26. Moïse est sur le chemin du retour en Égypte, après son long séjour auprès de Jethro. Ici aussi, le Seigneur « l’aborda » (traduction TOB) et tente de le faire mourir. Il faut une réaction vive de Cippora, qui pratique sur son enfant la circoncision, pour que Moïse ait la vie sauve. Il semble que la raison de l’attaque soit un manquement de Moïse qui n’aurait pas pratiqué ce signe de l’Alliance sur son enfant.

Les notes de la TOB signalent encore un texte d’Osée (Os 12,4-5) qui parle d’une lutte avec Dieu, mais en indiquant clairement l’intermédiaire d’un ange. La lecture d’Osée cherche à interpréter, à mon sens, une certaine hésitation face à une situation assez ambigüe : comment Dieu pourrait-il venir « en personne » et lutter physiquement avec un être humain ? D’ailleurs, cette équivoque va courir tout au long de cet épisode.

L’étrangeté de ce corps à corps avec un être surnaturel suggèrent deux intentions principales :  « Expliquer le nom de Penouël qui signifie face de Dieu et donner une origine au nom d’Israël. »[2]

Mais il ne faudrait pas omettre un enjeu important de ce texte, à savoir la bénédiction et les questions qu’elle pose : est-elle arrachée à un adversaire pressé de quitter Jacob ? Ou accordée après que la demande de Jacob à connaître son nom, puis sa réponse énigmatique, ne laisse plus de doute sur son identité ? Quoiqu’il en soit, j’ai été tout de même surpris de sa mention au cœur de cette lutte – sans être particulièrement annoncée auparavant – comme si les combattants étaient seuls au courant de l’enjeu réel de cette lutte !

E. Parmentier, affirme que le Yabboq peut être compris comme le lieu d’un « corps à corps en se mêlant à la poussière » en associant les deux sens d’un un terme rare ‘abaq.[3] Ainsi, cette lutte physique, l’est-elle restée ou a-t-elle pu se transformer en un « cœur à cœur » ? Ce combat a quelque chose de la lutte intérieure d’un Jacob habitué à saisir par ruse et qui va apprendre à obtenir dans la faiblesse.

2.       Dans la poussière…

Ce mot poussière a très vite piqué ma curiosité. Il me parle, en effet, très personnellement car il a un lien important avec ma vocation à rejoindre l’humanité dans sa vulnérabilité. F. Lienhard, dans un chapitre consacré à La diaconie en rappelle l’étymologie : « Le terme diaconie signifie à travers la poussière (du grec dia = à travers, et conia = poussière). »[4]

A travers la poussière… Comment résister à cette interpellation ? Dans mon service diaconal ne suis-je pas justement appelé à « passer au-travers » de cette poussière de notre condition humaine, non en l’évitant, mais au contraire, en l’honorant dans sa fragilité originelle (« …car c’est du sol que tu as été pris. Oui, tu es poussière et à la poussière tu retourneras. » - Gn 3,19) ?

Dans l’épisode de Jacob au Yabboq, il y a cependant un mouvement de plus : il s’agit encore de se rouler dans la poussière. Pour le patriarche, ce fut une confrontation avec son humanité, dont la prodigieuse force semblait justement l’en priver, jusqu’à ce que sa blessure le rende plus « abordable »… Le Jacob boitant de la hanche n’est-il pas plus humble et vrai que celui qui tenait le Seigneur presque à sa portée ?

Ce combat de Jacob est aussi en quelque sorte le mien. En acceptant d’accompagner les mouvements intérieurs des personnes détenues, ne suis-je pas en train de me rouler avec eux dans la poussière de leur humanité en lutte et en souffrance ? Cette lutte n’est pas affrontement physique, mais confrontation fraternelle pour nous tenir au plus proche l’un de l’autre et partager une rencontre franche et courageuse. En somme, se rouler dans la poussière, donne à cette expression habituelle d’empathie une teinte d’authenticité et de compassion particulière à mes yeux.

Mais pour se mêler à la poussière de notre humaine condition[5], pour lutter selon les règles (2 Tm 2,5), il y a quelques saines postures à adopter, quelques sources auxquelles s’abreuver pour faire authentiquement « œuvre de miséricorde » au sens du chapitre 25 de l’Evangile selon Matthieu. J’ai trouvé dans ce chapitre de F. Lienhard, de telles exigences, dont voici quelques-unes que je présente brièvement.

3.       L’abaissement du Christ.

Et la première de ces attitude, la plus essentielle sans doute, qui donne à la diaconie sa valeur et sa qualité, est présentée par Lienhard comme étant une imitation de l’abaissement du Christ, dont il approfondi le sens en s’appuyant sur un autre auteur : « La diaconie du Christ opère une réorientation fondamentale de la manière de vivre des êtres humains, alors que l’humanité pécheresse tend à s’élever, le Christ invite à s’abaisser. »[6]

Mais que serait une imitation sans ce que nous appelons la suivance du Christ ? On peut imiter sans être proche, et c’est à une vie de disciple qu’il faut appeler pour avoir une chance de le vivre réellement et d’en assumer la responsabilité sans artifice.

Cette marche avec le Christ implique des renoncements, tels que la « poursuite de ces intérêts propres » par exemple[7]. Cet abaissement, auquel je consens, en ayant le Christ comme Maître, n’est pas celui d’une rencontre avec des personnes abaissées parce que sanctionnées d’une peine de prison. Au contraire mon abaissement est une rencontre respectueuse et franche, une posture d’humilité qui nous permettra à l’un comme à l’autre de nous « élever » vers des libertés nouvelles, « Car tout homme qui s’élève sera abaissé et celui qui s’abaisse sera élevé. » - Lc 14,11. Aussi, est-il tout à fait nécessaire qu’intimement je me sois roulé dans la poussière avec le Christ avant de le faire avec eux !

4.       La grâce mieux que la bienfaisance…

Il y une source où puiser pour traverser la poussière de notre humaine condition avec autant de liberté que de courage : la grâce. Et F. Lienhard de nommer un écueil qui nous en privera en ne produisant qu’une posture de bienfaisance condescendante au lieu d’une authentique compassion.[8]

Ne pas se placer plus haut, mais dans une mutualité partagée et reconnue. La grâce comme le fruit d’une « faiblesse assumée, rendue possible par la foi. »[9] L’autorité de mon accompagnement et sa reconnaissance par autrui vient de cette profession de foi : « le chrétien est par nature aussi pauvre que celui qu’il veut secourir, mais il peut accepter cette pauvreté et en faire le lieu de la rencontre d’autrui. »[10]

Je pense à Frère Roger qui refusait le terme de Maître spirituel. Le service diaconal est pétri d’humilité, mais il n’en a pas le monopole… Et le faudrait-il d’ailleurs ?

5.       La diaconie : donner à vivre sans exclure…

Dans son article, F. Lienhard parle encore de l’usage profane du terme diaconie pour désigner un service qui donne la priorité au besoin de celui qui est servi. Dans son sens de « servir à table », il oriente notre engagement vers la responsabilité de « donner les moyens de vivre et servir d’une manière générale. »[11]

Ainsi, me mêler à la poussière signifie le choix de ne pas écarter le profane au profit du religieux. Mon service à table implique de donner la priorité aux besoins réels de la personne. D’ailleurs, ce qui est dit profane m’est souvent apparu comme la meilleure entrée vers un entretien qui ouvrira à une dimension spirituelle, souvent à la surprise de mon interlocuteur !

Cet engagement à accueillir toute personne dans toute sa réalité est une des valeurs de base de notre engagement, comme le précise notre Charte de l’Aumônerie Œcuménique des prisons.[12] Dans ce cas, me mêler à la poussière sera d’écouter d’abord ce qui les fait vivre. Je rencontre leur humanité dans une joyeuse et féconde ignorance, « …car j’ai appris qu’une écoute qui sait, n’entend plus. »[13]

Mais cette approche, que je qualifierais d’inclusive, est une posture également critique de ce que le religieux peut impliquer d’exclusion. Je pense que la diaconie est un contrepoint polémique vis-à-vis du sacré lorsqu’il cherche à faire mentir la grâce ! Ma critique de l’exclusion au nom de la religion n’est-elle d’ailleurs pas présente dans presque chaque ligne des Évangiles ? Un des textes, fondamental pour mon engagement pastoral, présente Jésus de Nazareth venant désavouer une exclusion au nom de la religion et rappeler à des religieux : « Allez donc apprendre ce que signifie : C’est la miséricorde que je veux, non le sacrifice. Car je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs. » (Mt 9,13)


la lutte de Jacob avec l'ange par Marc Chagall



[1] Les notes de la TOB, La Bible de Jérusalem, et T. Römer, Op.cit.
[2] Les notes de la TOB, La Bible de Jérusalem, et T. Römer, Op.cit.
[3] Élisabeth Parmentier, Notes de cours – UniGE
[4] Fritz Lienhard, la diaconie, dir. Bernard Kaempf, Introduction à la Théologie pratique, PUS, 1997.
[5] L’expression est d’E. Parmentier dans Cet étrange désir d’être bénis, Labor et Fides, 2020, p.308.
[6] P. Philippi, Chirstozentrishe Diakonie, Munich, Kaiser, 1971, cité par F. Lienhard, p.269.
[7] F. Liehnard, op.cit., p.269
[8] F. Lienhard, Op.cit., p.270.
[9] F. Lienhard, Ibid., p.270.
[10] F. Lienhard, Ibid., p.270.
[11] F. Lienhard, Ibid., p.260.
[12] « Dans le cadre de la loi et des règlements qui reconnaissent sa présence qualifiée, l’Aumônerie Œcuménique des prisons a pour mission de répondre aux besoins spirituels et religieux des personnes détenues. Elle participe au maintien des liens indispensables au respect de la dignité humaine. (…) Elle offre aux personnes en détention, sans distinction de croyance ou de foi, un espace de rencontre avec des aumôniers qualifiés, formés à l’accompagnement spirituel, à l’écoute et au dialogue. » (Mandat de l’Aumônerie Œcuménique des Prisons) 
[13] E. Imseng, dans Christophe Vuilleumier, Champ-Dollon – les 40e rugissants (1977-2017), Slatkine, 2017, p.75

Le Christ : médecin et non bourreau...

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