Que l’amour fraternel demeure… Cette injonction de la lettre
aux Hébreux à toute sa valeur et son sens. Je l’ai dit tout à l’heure : dans
le Nouveau Testament, la prison c’est un lieu qui sanctionne les témoins de la
foi au Christ, dont le plus « fameux », si l’on peut dire, est
l’apôtre Paul. Combien de séjours dans les geôles romaines, combien de billets
ou de lettres envoyées de prison ? A tel point qu’ils se considérait
lui-même comme « le
prisonnier du Christ »
(Ep 3,1)
Prédication offerte aux assemblées paroissiales de la région de Lavaux. Dans le cadre d'une sensibilisation au travail de l'aumônerie pénitentiaire et de mon livre "Lueurs au creux de l'ombre". Les textes sont Esaïe 61, Hébreux 13 et Matthieu 25.
L’amour
fraternel, c’est se souvenir, c’est ne pas
perdre le lien qui lie la communauté aux frères et sœurs emprisonnés. C’est une
invitation à la solidarité, à ne pas abandonner ceux qui souffre en
prison.
Parce
que l’on souffre en prison. La prison
n’est pas – et ne l’était encore moins à cette époque – l’hôtel 4 étoiles dans
lequel les gens parfois imagine le quotidien des personnes détenues. Je l’ai
dit et écrit : « … même si une personne détenue vit dans des
conditions convenables (cellule, repas, occupation, projet d’avenir, etc.), il
lui restera toujours cette peine d’être privé de liberté. Pas besoin d’ajouter
des vexations, du mépris ou tout autre « complément d’inhumanité » à sa
situation. La peine privative de liberté suffit amplement à répondre à la
demande de la société de voir une infraction à la loi sanctionnée. »
L’amour
fraternel est aussi une identification par l’empathie, comme si vous étiez prisonniers avec eux (3). Mais
la prison est un lieu fermé qui ne se laisse pas montrer à qui veux. Pour cela,
il faut le courage de s’y rendre, et l’humilité de rencontrer les personnes
détenues comme celles et ceux qui travaillent. Ce fut mon cas, et les leçons de
ces années, je les partage dans mon livre.
Mais il
y a encore, dans cette lettre, une autre manière de s’identifier : …puisque vous
aussi, vous avez un corps (3). Pourquoi cette précision ? Peut-être parce que
nos corps nous rappellent à la fois ce qui nous unis et nous séparent :
ils sont en prison et nous pas… C’est difficile à imaginer, je l’ai dit, mais
on peut essayer :
Si notre corps est le compagnon de nos mouvements,
libres et choisis la plupart du temps, peut-être aurons-nous une idée de notre
angoisse s’il est entravé ?
Si notre corps porte nos émotions et
l’intention de nous joindre à autrui pour se voir et se parler… Peut-être
aurons-nous une idée notre blessure si nous sommes privés de ces
affections ?
Je l’ai observé et écrit : La peine de
prison pèse, oppresse, obsède, et parfois blesse (…) En les côtoyant au jour le
jour, j’ai pensé à un mot qui qualifierait le ressenti de la privation de
liberté, et ce mot a été celui d’âpreté. La personne détenue ne vit pas
forcément dans un désespoir constant ni dans un confort douillet. Mais il y a
un petit goût amer à tout ce que vous vivez. Et le dictionnaire français le
précise bien : l’âpreté est une sensation pénible, désagréable ; elle a sa
dureté et son amertume. »
« J’étais
… ; en prison, et vous êtes venus à moi. »
Tout à l’heure, j’ai indiqué que pour parler des personnes détenues que
j’ai rencontré, il fallait écouter un autre mot de l’Evangile, celui de
« miséricorde ».
Dans le
texte de Matthieu que nous lisons, il semble que notre vie est appréciée – pour
ne pas dire jugée… à la mesure des dons de miséricordes que nous adressons à
celles et ceux qui sont en souffrance, en détresse, isolés, abandonnés… en deux
mots : la miséricorde, c’est la corde dans la misère. Et toute la question
de ce texte est : l’avons-nous tendu ou pas ?
Des actes de miséricordes qui font la différence ? Des actes qui
justifient qui les a accomplis lors du jugement dernier ? Cela pourrait bousculer notre conviction d’un
salut par la foi seule ? Mais ce qui devrait nous rassurer sur ce
point, c’est l’ignorance qu’il en ont de les avoir accomplis ! C’est une
manière de revenir à la grâce. Leur ignorance n’est pas une distraction, mais
le fait d’une action libre de toute attente, elle s’accomplit dans la
simplicité et la générosité, et parfois le courage…
Et s’il n’y a pas de « méritants » parmi ceux
qui exerce la miséricorde, il n’y en a pas non plus parmi ceux qui la
reçoivent. Le Fils de l’Homme s’identifie à toute personne qui est dans la
précarité et l’humiliation. Je le rappelais tout à l’heure : Jésus ne
fermait pas son cœur à qui venait à lui, quel qu’il soit ! Et qui peut
dire qu’il n’a jamais eu besoin de la guérison du Christ ?
L’aumônier des prisons que j’ai été l’a écrit
ainsi : « Je me souviens d’agents de détention s’étonnant qu’un de
leurs « protégés » vienne à l’aumônerie. Soit du fait de sa non-appartenance à
la religion chrétienne ou son désintérêt pour le fait religieux. Ou encore
parce que son comportement n’était pas précisément celui d’un « enfant de
chœur. » Mais je le dis clairement ici : notre accueil n’était pas un
certificat de bonne conduite… »
J’aimerais
conclure sur les mots du prophète Esaïe, que nous avons lus, et que Jésus a
prononcé dans la Synagogue de Nazareth, dans l’Evangile de Luc : « Il
m’a envoyé porter joyeux message aux humilités… proclamer aux captifs
l’évasion, aux prisonniers l’éblouissement. » (1)
Ces mots n’ont cessé de porter mon ministère auprès
des personnes détenues – et sans doute aussi de toute ma vie. Pour un aumônier
de prison, ce mot « d’évasion » peut faire sourire… C’est bien pourtant
de telles ouvertures et de telles clartés que j’ai cherché à partager avec eux.
A leur écoute, j’étais un peu le « roi de l’évasion » -
spirituellement s’entend !
Un extrait encore du livre à ce sujet : « Lors de chaque entretien, j’écoutais avec empathie les mouvements intérieurs de la personne détenue, dont certains n’étaient nommés que dans le petit bureau où je les accueillais. Ces émotions avaient leur importance. Elles étaient les signaux humains de leur existence. (…) L’estime de soi, l’apaisement, la réconciliation, le courage, la patience sont des valeurs existentielles que j’ai cherché à faire naître (ou renaître) en eux. J’étais comme un compagnon de voyage qui se tenait à leurs côtés, et dont l’écoute, réconfortante, donnait au récit de leur vie une chaleur bienfaisante. En ce sens, je prenais soin de leur être émotionnel. »
Cette année de la faveur du Seigneur, citée par Jésus, je l’ai partagée avec eux. Le Christ a choisi, dans sa citation, de s’arrêter avant la suite du texte d’Esaïe, plus menaçante… Voulait-il ainsi souligner cette année de la remise des dettes dont parle la Thorah (Dt 15,1) ? Et si sa main à voulu retenir le jugement pour ouvrir un temps de grâce et de réconciliation… qui étais-je pour l’en empêcher ?
Photo: Eric Imseng
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