Je vous transcris
ici un extrait de mon livre « Lueurs au creux de l’ombre », paru aux
Editions Vérone :
Chapitre 2 : Se dire tel que l’on est
Un
mot reviendra souvent au cours de ce livre : l’entretien. Un entretien pour
être accueilli, en confiance. Un entretien pour parler, bien sûr, mais surtout
être écouté. Être écouté pour aller au plus près de ce que l’on vit. Et arriver
à se dire tel que l’on est.
—
Quand nous imaginons tes rencontres avec les personnes détenues, on se demande
de quoi vous pouviez bien parler ?
—
Cette question m’a souvent été posée et j’y réponds tout de suite. Je pense à
Hannah*[1],
rencontrée immédiatement après son arrestation. Séparée du jour au lendemain de
ses enfants parce que soupçonnée de trafic de stupéfiants, délit qu’elle dit
avoir commis à son insu. On pourrait facilement se débarrasser de sa détresse
en disant que c’est bien fait pour elle, qu’elle aurait dû savoir que cela
pouvait finir ainsi… Sans doute, mais pour ma part, j’ai choisi d’aborder ces
personnes et leurs situations par le biais de la seule responsabilité plutôt
que la culpabilité. Je n’y ai jamais ajouté de vexations. Cela avait l’avantage
de rester dans un lien authentique d’humanité avec la personne, sans
réprobation excessive ni excuses faciles. J’ai toujours été franc avec ces
personnes, jamais ironique ou blessant !
D’autant
plus que des situations comme celles-ci peuvent être très complexes. Combien de
femmes ou d’hommes se sont fait piéger par l’offre de convoyer des produits
stupéfiants sous couvert de « médecine traditionnelle » ? Allez donc ensuite
expliquer cela à un procureur ? Alors qu’elle est là, devant moi, pour un
premier entretien, c’est comme si un couvercle d’émotions explosait d’un coup
et, dans ses larmes, se déverse enfin la prise de conscience des risques
encourus… et de sa crédulité ! Pendant les jours qui suivront, chaque entretien
commencera par le cri de douleur de cette mère pour retrouver au plus vite ses
enfants. Certes, ils ont été confiés à une personne proche, mais cela suffit-il
à consoler une maman ? Il faudra quelques semaines pour que cette eau amère se
tarisse et que la perspective de reprendre contact avec ses enfants (par
téléphone au moins) puisse être envisagée et l’apaise, enfin.
— Tous tes entretiens étaient-ils aussi intenses émotionnellement ? — Pas forcément. Chaque entretien avait son rythme, sa profondeur, son aisance ou sa difficulté. Lors d’un premier entretien avec une personne incarcérée, j’observais des réactions très diverses, allant de la résignation à l’incompréhension. J’entendais parfois l’aveu d’une ignorance de la « case prison » qu’elle avait cherché à entretenir, sciemment ou non. Mais l’arrestation l’avait ramenée brutalement à la réalité. La peur de la prison n’avait pas joué son rôle préventif, tant elle était convaincue qu’elle ne se ferait pas prendre… Mais il y a également des situations dont j’ai appris à connaître la complexité, en particulier lorsque ce n’était pas la première fois que la personne était en prison. On parle alors de récidive, ce qui est régulièrement débattu entre professionnels du monde pénitentiaire et pénal, et parfois aussi dans les médias. N’avoir rien appris, c’est l’impression qu’une personne en récidive pourrait donner, mais la question n’est pas si simple. J’ai assisté à des retours en prison quasi programmés, parce que rien des conditions d’existence de la personne n’avait été réglé. Ainsi, je voyais ces « récidivistes » ricocher de leur « prison du dehors » à la prison du dedans. Ils erraient de l’illégalité à la sanction pour repartir ensuite dans leur quotidien, libres mais pas libérés, et donc condamnés à y revenir ! Est-ce vraiment la prison qui ne sert à rien ? Il y a celles et ceux qui font DE la prison, mais qui FAIT la prison ? Mon expérience m’a fait prendre conscience que les conditions de détention, comme les perspectives de réhabilitation, sont le fruit de décisions politiques. Et en Suisse, ne sont-ils pas nos élus ? Les conditions de vie en prison pourraient bien être le résultat de nos choix – ou de nos abstentions. Et cela aura de nombreuses conséquences pour l’avenir des personnes détenues. Mais dans leur avenir, j’en suis convaincu, il y a aussi le nôtre ! S’il faut admettre que toutes les personnes détenues ne saisissent pas les perches qui leur sont tendues, il ne faut pas oublier certaines situations qui gâchent tout espoir de solution, tant le désordre entre leur situation personnelle et la légalité n’est qu’un enchevêtrement d’obstacles !
[1] Tous
les prénoms suivis d’un astérisque sont des noms d’emprunt.
Vous retrouverez ce passage et d'autres rencontres avec les personnes détenues, ainsi que des réflexions sur la pratique de l'écoute et de l'accompagnement spirituel dans les prisons. Le livre est disponible dans les libraires de toute la francophonie.
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